Desperate employé de bureau !

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Savez-vous quelles sont les émissions les plus regardées à la télévision américaine en ce moment? Non, ça n’est plus Desperate Housewives, pas non plus les émissions de télé-réalité avec Paris Hilton, ni les fades copies de Sex and the City. Les séries qui raflent tous les prix et tous les publics, avec lesquelles les chaînes rempilent pour la saison prochaine, sont celles qui se passent dans ou autour…, eh oui, du bureau.

Celle qui a le plus de succès en porte même le nom: The Office (Le Bureau). Elle est adaptée d’une série de la BBC qui dépeint la vie quotidienne des employés des bureaux d’une entreprise de papier. Bien que le programme soit scénarisé et de pure fiction, il prend la forme d’un documentaire, avec des acteurs qui s’adressent souvent à la caméra, comme s'ils étaient interviewés. Le Bureau, mouture française de Canal+ avec François Berléand dans le rôle titre, a rencontré un succès identique. Et Le Bureau était une version plus longue, plus écrite et plus complexe de Caméra Café, série tout aussi populaire de M6, qui prenait elle aussi ses racines… au bureau.

30 Rock est une série comique créée par Tina Fey (l’actrice comique de Saturday Night Live que vous avez pu voir sur Youtube pendant la campagne présidentielle américaine, dans son imitation de Sarah Palin). La série se déroule dans les coulisses d’une émission comique à sketches. Mais elle n’a rien à voir avec les sketches de l’émission (on n’en voit jamais un seul); ce dont il s’agit, ce sont les auteurs, les producteurs et les cadres de la chaîne qui travaillent ensemble dans les bureau du ‘30 Rock’, dans le Rockefeller Center à New York.

Mad Men , série dont j’ai déjà parlé, est une plongée en profondeur dans la vie de publicitaires des années 50 - des Ad Men, comme on les appelait, qui travaillaient sur Madison Avenue à New York - d’où "Mad Men". Là encore, tout tourne autour… du bureau.

La seule série actuelle qui va contre cette “tendance bureau” est une émission de télé-réalité qui s’appelle The Biggest Loser (Le plus gros foireux). L’idée de base est que des candidats en surpoids se battent pour gagner 250.000$ en perdant le plus gros pourcentage de leur poids de départ. Les autres sont donc considérés comme un tas de "gros foireux". Sympa comme émission, non ?

Pendant la grande dépression des années 30, l’Age d’Or d’Hollywood a prospéré grâce à des personnes qui cherchaient à fuir leurs angoisses économiques dans le monde merveilleux du cinéma, qui a donné naissance à des grands classiques comme Autant en emporte le vent ou Blanche Neige, et à des stars légendaires comme Greta Garbo, Errol Flynn ou les Marx Brothers. Pendant la récession/dépression d’aujourd’hui, on dirait que le public ne veut plus fuir la réalité mais plutôt ne pas en sortir. Le succès de The Office prouve que les gens adorent rentrer chez eux, dîner, puis replonger dans l’endroit où ils viennent de passer les dix dernières heures. Une heure de plus ou de moins, n’est-ce pas?

J’ai aussi la théorie que plus les gens se font virer, plus ils ont envie de regarder une série sur le bureau, ne serait-ce que comme une manière de retourner au travail. Les chômeurs ont envie de voir ce qu’ils ratent.

Mais il faut être honnête. Il y a d’autres raisons derrière le succès des comédies basées sur le bureau. Le bureau est bourré de possibilités pour un scénario de fiction. Il y a la jalousie, l'ambition, la vengeance, la paranoïa, les jeux de pouvoir, sans oublier le sexe. Et il y a aussi le côté huis clos qui joue. Les personnages ne peuvent pas s’enfuir de leur bureau, parce qu’ils ne peuvent pas plaquer leur boulot. Ils doivent rester et faire face, même si c’est dur et pénible. Ajoutez à ça des gadgets comme les photocopieuses, les e-mails, la cantine, les téléphones, les réunions et les pots: tous les ingrédients sont là.

Et puis les gens aiment ce qu’ils connaissent. La plupart de ceux qui ont mis les pieds dans un bureau ont eu à faire un jour ou l’autre à un patron égomaniaque, à un collègue vociférant, à une réceptionniste idiote ou à un assistant arriviste et passif agressif. On dit toujours qu’une série marche quand les gens regardent et disent, "Oh la la, c’est tellement vrai !"

Il n’y a pas si longtemps, dans les années 90, la tendance à la télé était de montrer des personnages qui étaient amis: Friends (Les Amis), Sex and the City, Seinfeld, ou même Beverly Hills. Les héros partageaient soit une ville, soit un quartier, soit un appartement. Ils avaient les mêmes petites jalousies, les mêmes conflits aussi, c’est vrai, mais au moins ils n’étaient pas collègues. Puis le tsunami de la télé-réalité a frappé avec le Real World de MTV ou Loft Story, où on obligeait des gens à vivre ensemble, c’est vrai, mais jamais à travailler ensemble. Ça, non.

Si on continue sur la même lancée, il faut s’attendre à voir très bientôt des émissions de télé réalité qui se passeront dans des bureaux, avec des vraies personnes (pas des acteurs), en action sur leur lieu de travail, truffé de caméras cachées. J’imagine bien arriver cet automne, une "Office Story" (d’ailleurs je vais déposer le concept tout de suite). Et si Office Story marche, peut-être qu’on peut aller un cran plus loin et suivre une personne à son travail, dans le métro, puis chez lui: Métro, Boulot, Dodo, une nouvelle émission avec, incroyable, des gens qui ont un travail. Les possibilités sont sans limite. L’Usine, avec des types de chez Peugeot, quand leur usine est sur le point de fermer. Ou Arriva Arriva!, un show sur des ingénieurs sur un site nucléaire. J’imagine déjà la chute.

Les gens qui allumaient leur télé pour s’évader sur les plages exotiques de Lost, Koh Lanta ou l’Ile de la Tentation, j’ai l’impression que c’est déjà du passé. Puis il y a eu le temps du boom, où le bureau n’était plus un lieu d’effort ou de labeur, mais celui de la mode, du luxe et de la branchitude: The Devil Wears Prada (Le Diable s’habille en Prada).

Mais aujourd’hui, l’assistante du Diable en Prada est au chômage. Elle s’habille en Célio et allume Le Bureau en espérant qu’un jour elle y sera, et plus là, à envoyer des CV. Qui eut cru que le bureau deviendrait tellement hype? Je suppose que quand on y pense, plus une chose est difficile à atteindre, plus elle est désirable, et là, il n’y a aucun doute, le bureau, c’est le comble du chic. Seulement, je ne suis pas sûr que ça soit une bonne chose.