La Silicon Valley en mode économie d'énergie

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Les économistes appellent cela une courbe en J: les choses vont empirer avant qu'elles n'aillent mieux aux Etats-Unis. L'emploi se dégrade à une vitesse sans précédent, le système bancaire est loin d'être assaini, le programme fédéral pour "parquer" les créances douteuses étant à bout de souffle sans avoir eu l'effet escompté. Barack Obama arrive mardi 20 janvier, certes, mais dans une économie en panne.

Dans la Silicon Valley, le poumon de l'innovation technologique aux Etats-Unis, entrepreneurs et investisseurs se préparent à une année sombre et prennent des mesures adéquates. L'an dernier, il n'y a eu qu'une seule introduction en bourse dans le secteur de la high tech californienne, contre une moyenne de 28, bon an mal an, depuis 1985. A l'échelle nationale, on a compté également qu'une seule "IPO" (Initial Public Offering) au quatrième trimestre contre... 71 durant la même période un an plus tôt.

Concrètement, cela signifie que des entreprises qui comptaient sur une "sortie" vers la Bourse vont devoir attendre beaucoup plus longtemps. D'après un sondage de l'Association nationale du capital risque américain, 72% des investisseurs ne voient pas le marché repartir avant 2010... au mieux. Les startups se mettent donc en mode économie: moins d'investissement, moins de personnel. Certaines sont même obligées de se couper un bras: Bloomberg évoquait la semaine dernière le cas d'entreprises contraintes de céder leurs brevets -l'un des actifs les plus précieux d'une startup- pour survivre. L'agence financière cite le cas de VocalTech, une entreprise israélienne qui va mettre en vente 15 de ses 22 brevets afin de lever de l'argent. L'activité de négoce de la propriété intellectuelle devient florissante.

Autre signe, la plus grande firme de capital risque de la Vallée, Kleiner Perkins Caufield & Byers (KPCB) est pour la première fois depuis des années, obligée d'aller solliciter des investisseurs externes à son réseau habituel. Cette fois, il ne s'agit pas de lever un nouveau fonds, mais bien de garantir la pérennité des investissements existants. KPCB doit ainsi aller chercher des financements dits "annexes" à deux fonds géants, l'un de 700 millions de dollars levé en 2006, l'autre de 500 millions (levé en 2006 et spécialisé dans la "Green tech") car la firme craint que les financements initiaux ne suffisent pas à porter les entreprises à maturité. Le fait que même cette société emblématique du secteur (elle a financé les Google, Amazon, Sun, Genentech...) soit touchée a de quoi inquiéter.

John Doerr, l'associé le plus médiatique de KPCB, ne baisse pas les bras pour autant. La semaine dernière, il était auditionné par le Sénat sur le financement des "technologies vertes". Lorsqu'on lit son intervention on réalise qu'il s'agit plus d'un appel au leadership du gouvernement américain que d'une ode à la supériorité du financement privé. Car la question est une urgence nationale, explique John Doerr, qui cite son ami Al Gore (aussi membre du conseil d'administration de KPCB): "Nous empruntons à la Chine afin d'acheter au pays du Golfe un pétrole que nous allons consommer au point de détruire la planète. Tout cela doit cesser."

Vue de la Silicon Valley, deux axes émergent. Le premier est une optimisation d'un réseau électrique, notoirement inefficient aux Etats-Unis. De jeunes entreprises, financées par du capital risque, travaillent au développement d'algorithmes qui permettront de réduire la demande "intelligemment". Le second axe est la recherche sur les batteries, le nouveau Graal de la high tech américaine. Une percée dans ce domaine aura des implications dans l'électronique grand public dont le rapport miniaturisation/performances trouve précisément ses limites dans celles des batteries.

Mais le secteur le plus concerné reste l'automobile. L'amélioration des performances est même en passe de devenir une loi qui obligerait les constructeurs à réduire la consommation de 9,4 litres aux 100 km actuellement à 6,7 litres (pas de quoi exulter quand même). Si l'on part du principe que ce n'est qu'un début, l'avenir de la voiture passe donc par de meilleures batteries que ce soit pour des moteurs 100% électriques ou hybrides. Pour les premiers, on est loin du compte, puisque les modèles actuels dépassent rarement les 100 km d'autonomie et nécessitent plusieurs heures de charge. Quant à la voiture hybride, les gains sont minimes pour une technologie onéreuse (une Prius consomme à peine moins que les meilleurs diesels d'aujourd'hui). Pour qu'elle soit crédible une voiture électrique devra rouler cinq à six fois plus loin qu'aujourd'hui et se recharger en quelques minutes seulement. Si l'on ajoute le facteur poids, il faut améliorer l'ensemble par un facteur de 1.000.

C'est donc bien un changement d'échelle qui doit être opéré dans le domaine du stockage de l'électricité. Aujourd'hui, une grande partie de la Silicon Valley réoriente ses ressources (intellectuelles et financières), vers cet objectif. Certains y voient une nouvelle bulle, d'autres mettent en avant les limites de la physique qui font que depuis 1859 et l'invention de la batterie au plomb par Gaston Planté, les progrès n'ont été que minimes. Deux faits s'imposent: un, contrairement à l'industrie informatique, les efforts du seul secteur privé ne suffiront pas; deux, pour les Etats-Unis il s'agit bien d'un enjeu industriel essentiel. Sur les 30 groupes mondiaux dominant le marché des énergies solaires, éoliennes et des batteries, on ne compte que 6 entreprises américaines.