Nestlé-L'Oréal: une longue histoire de fiançailles

Jocelyn Jovène

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Nestlé-L'Oréal c'est l'histoire d'une amitié de plus 30 ans entre le leader mondial de l'alimentation et celui des cosmétiques. Une amitié qui pour l'instant n'a pas conduit à plus, malgré de nombreuses affinités entre les deux groupes.

Les premières discussions entre Nestlé et L'Oréal remontent à 1967, selon Béatrice Collin et Daniel Rouach, professeurs de stratégie à l'ESCP-EAP et auteurs du livre Le modèle L'Oréal. Elles ne seront formalisées qu'en 1974, Nestlé obtenant 25% du capital de L'Oréal contre une participation de 4% dans Nestlé Alimentaire SA pour Liliane Bettencourt, fille d'Eugène Schueller, le fondateur de L'Oréal. Par la suite, une structure holding, baptisée Gesparal, est mise en place, dans laquelle cohabitent Liliane de Bettencourt et le groupe suisse, le contrôle du groupe de cosmétiques étant aux mains de la famille.

L'accord capitalistique sera au fil du temps renforcé par des collaborations très opérationnelles, comme Galderma, un laboratoire pharmaceutique spécialisé en dermatologie créé en 1981, ou Inneov, un spécialiste des compléments nutritionnels fondé en 2002. Mais ces coopérations ne représenteront jamais une part significative du chiffre d'affaires ou des résultats des deux partenaires. Galderma a contribué l'an dernier à hauteur de 853,8 millions d'euros aux facturations de L'Oréal. La contribution d'Inneov, qui fait partie de la division Cosmétique Active de L'Oréal, n'est pas divulguée.

En 2004, L'Oréal et Gesparal fusionnent. La famille Bettencourt devient actionnaire en direct de L'Oréal avec 26,4% du capital. Elle lâche son principal outil de contrôle du groupe de cosmétiques. Le nouvel accord d'actionnaires, daté du 3 février 2004, permet à compter du 29 avril 2009 aux deux parties de céder librement leurs titres – ce qui a été annoncé jeudi soir. Un droit de préemption doit toutefois être respecté jusqu'en 2014. Le nouvel accord a un avantage pour la famille Bettencourt, dont le seul actif patrimonial est sa participation dans L'Oréal: elle peut faire intervenir un tiers pour racheter les titres que Nestlé viendrait à vendre. Or, ce tiers peut très bien être L'Oréal lui-même.

L'accord a une autre conséquence: L'Oréal devient opéable. Savoir si Nestlé en sera l'acquéreur naturel est compliqué. Pour l'instant, le Suisse semble plutôt se concentrer sur l'alimentaire. Le Français a par exemple accueilli à son conseil Frank Riboud, le PDG de Danone et concurrent de Nestlé. Enfin, le management de L'Oréal a plusieurs fois manifesté son attachement à la famille Bettencourt… Pour Béatrice Collin et Daniel Rouach, la simplification de l'actionnariat de L'Oréal a surtout pour vocation une plus grande transparence. Si Nestlé veut prendre le contrôle de L'Oréal, il devra payer le prix fort – une opération qui aurait néanmoins un effet négatif sur son bénéfice par action à court terme. L'Oréal, de son côté, retrouve plus de marges de manœuvre pour réaliser des opérations de croissance externe, devenues peut-être plus urgentes face à la crise.

Les deux auteurs se risquent néanmoins sur un scénario: celui où la famille Bettencourt "fera jouer son droit de préemption sur un certain nombre d'actions de Nestlé ou, plus vraisemblablement, fera en sorte que L'Oréal se substitue dans son droit. Tout en restant sous le seuil l'obligeant à lancer une OPA, la famille Bettencourt verra sa participation augmenter dans le capital de L'Oréal sans avoir d'argent à débourser". Quoi qu'il en soit, l'accord d'actionnaires entre les deux groupes court encore pendant 5 ans. Et jusqu'ici, Nestlé peut difficilement se plaindre de son investissement dans L'Oréal, qui affiche des niveaux de marge supérieurs à ceux du Suisse.