Quand les hormones mâles aggravent la crise

Stéphane Marchand

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La finance mondiale est-elle en danger à cause des hormones mâles des traders? La question peut sembler saugrenue mais elle agite les milieux médicaux dans le monde entier. La neuroendocrinologie aurait des choses à apprendre à la finance. Les experts se sont penchés en particulier sur la stupéfiante volatilité manifestée par les marchés depuis la fin de l’été. L’"exubérence irrationnelle" chère à Alan Greenpsan avant l’éclatement de la bulle internet, a fait place à une peur tout aussi inexplicable. Pourquoi?

L'agressivité hormonale

Deux chercheurs de Cambridge, John Coates, un ancien trader pour Deutsche Bank à New York, reconverti en spécialiste de neuroscience, et Joseph Herbert, avancent des hypothèses audacieuses consignées dans la revue britannique Proceedings of the National Academy of Science. Ils ont suivi 17 courtiers pendant huit jours de travail consécutifs et mesuré leurs niveaux de testostérone et de cortisol en prélevant des échantillons de salive deux fois par jour à 11h00 le matin, en pleine activité, et à 16h00, à la fin de la journée. Cette agressivité hormonale du trader était le sujet d’un best seller des années 90, "American Psycho" (1991), de Bret Easton Ellis. Le livre racontait la folle odyssée meurtrière de Patrick Bateman, jeune et brillant vice président d’une banque d’investissement de Wall Street.

En mesurant les niveaux de stéroïdes de traders de la City de Londres, ils ont constaté que ces derniers, quand les marchés montent, sont sujets à des "boucles positives" liées à un afflux exceptionnel de testostérone. Par exemple, à l’issue de six jours de gros profits, la testostérone d’un trader avait fait un bond de 74%. Dans la même veine, Harvard a prélevé la salive de 98 étudiants avant de les faire jouer à un jeu d’investissement avec 250 dollars à la clé. L’étude conclut que les hommes avec 33% de testostérone en plus sont susceptibles de prendre 10% de plus de risque.

Une affaire de cortisol

Pour le Docteur Coates, qui s’est confié au New York Times, il s’agit là d’un effet comparable à celui qui s’empare des athlètes qui gagnent et accumulent un stock de testostérone de plus en plus élevé. Le trader qui réussit est en quelque sorte intoxiqué par sa testostérone, que les chercheurs ont mesurée chaque matin. Son aversion au risque s’effondre avec sa capacité à effectuer des choix rationnels. Il commence alors à commettre des erreurs. Quand le marché se retourne, ce même trader se met à produire du cortisol, connu comme l’hormone du stress, et s’engage dans une spirale excessivement pessimiste dans laquelle l’analyse technique froide n’a plus sa place. Le cortisol, explique l’étude, augmente avec la variabilité de ses profits et la volatilité du marché. Bref, le cortisol aggraverait et prolongerait la crise.

Les femmes seraient la solution

En toute logique, il faut se demander si la féminisation des métiers financiers, en particulier, celle des traders, n’est pas la solution pour éviter des crises futures. Les femmes possèdent environ 10% de la testostérone des hommes et leur jugement n’est pas affecté par cette hormone. Elles sont aussi moins denses en cortisol. Bref, une finance pratiquée par des hommes plus âgés et des femmes serait plus sûre pour le monde entier qu’un système dominé par des hommes entre 25 et 35 ans. Il reste du chemin à faire. En 2005, les femmes représentaient 87% des assistants, mais seulement 19 % des brokers et 29% des cadres dirigeants de Wall Street, selon un rapport de la Securities Industry Association et du Women's Business Research Organization.