Quand les marchés spéculent sur la faillite des Etats

Thibaud Vadjoux avec agences

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Les dirigeants européens sont remontés. Ils dénoncent la spéculation des marchés financiers qui testent la solidité financière des Etats après les avoir sortis de la crise.

Les marchés sont schizophrènes. D'un côté, ils s'inquiètent des risques qui pèsent sur les finances grecques et font payer ce risque de défaut au prix fort en exigeant des rendements de plus en plus élevés. De l'autre côté, ils achètent toujours massivement de la dette souveraine et y compris des emprunts grecs. La dette, comme actif sûr, étant toujours très recherchée.

Le 27 janvier, l'Etat grec a ainsi réussi à placer 8 milliards d'emprunt sans difficultés. La demande pour ces obligations était cinq fois plus importante que l'offre proposée.

Ce paradoxe apparent montre bien que les marchés réagissent avec excès et jouent la spéculation sur les emprunts grecs et d'autres pays comme l'Espagne et le Portugal sans vraiment croire à un véritable risque de défaut de ces pays.

"Le marché des CDS a explosé"

Pour gagner de l'argent, les spéculateurs achètent en quantité des CDS, des credit default swaps, qui permettent de s'assurer contre le risque de défaut de paiement d'un Etat, pour les revendre plus chers ensuite, en faisant le pari que leur valeur va augmenter avec la montée du risque grec.

"Le marché des CDS sur les emprunts grecs a explosé ces derniers jours" a confirmé à l'AFP sous couvert d'anonymat un gestionnaire d'obligations d'une grande banque française.

Les détenteurs de la dette grecque, à 75% des investisseurs étrangers, profitent de cette crise et gagnent beaucoup d'argent, confie un opérateur de marché. Au rang des accusés: les hedge funds, les fonds de gestion spéculatifs. Mais impossible de savoir précisément qui et dans quelle proportion ces opérateurs achètent des CDS puisque le marché se réalise de gré-à-gré, sans contrôle ni chambre de compensation.

Craintes injustifiées

Or, "dans le contexte actuel, les craintes de défaut de paiement de la dette de la Grèce sont probablement injustifiées, mais la panique n'obéit pas à des critères rationnels", explique Jean-François Jamet, économiste à la fondation Robert Schuman.

Personne ne croit vraiment à la banqueroute de la Grèce mais "ce qui alimente la spéculation c'est qu'on est dans le flou artistique le plus complet. On attend les déclarations de l'Union européenne et surtout, on attend de savoir comment elle va aider la Grèce, l'Espagne, le Portugal, voire l'Italie", souligne Alexander Law, de la société de gestion Xerfi.

Mais conséquence de cette crise, les taux d'intérêts des emprunts grecs montent pour attirer les prêteurs de moins en moins nombreux. "Or, des coûts d'intérêts plus élevés, ce sont des difficultés en plus pour rembourser et donc des inquiétudes encore renforcées sur les marchés", dit François Jamet.

Les dirigeants cherchent une réponse

Les dirigeants de la zone euro ont dénoncé ces attaques non fondées qui destabilisent la zone euro. Car, la panique boursière s'est déplacée sur l'Espgne et le Portugal alors que dans ces pays, la dégradation des finances publiques est moins alarmante.

Selon le ministre espagnol des Transports et numéro deux du parti socialiste au pouvoir, José Blanco, "on assiste à des manœuvres troubles parce qu'il y a une résistance très claire contre un contrôle et une régulation accrus des marchés" émanant de "ceux qui sont à l'origine de cette crise, les spéculateurs financiers internationaux".

"Les marchés font parler la poudre"

Pour calmer la situation, le président français de l'Autorité des marchés financiers (AMF) Jean-Pierre Jouyet a appelé dimanche les gouvernements européens à ne pas "faire le jeu" des hedge funds par des déclarations renforçant l'inquiétude sur la situation du pays.

"Lorsque les marchés font parler la poudre, il faut que les autorités publiques soient calmes, bien ordonnées et ne cèdent pas à la panique parce que les marchés n'attendent qu'une chose, c'est que l'on cède à la panique", a déclaré M. Jouyet lors de l'émission Internationales sur RFI et TV5 Monde.

Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE se retrouvent jeudi pour un sommet consacré notamment à la crise économique et financière en Europe. Ils pourraient alors convenir d'une stratégie claire pour sortir la Grèce de la crise. Elle pourrait se traduire par une solidarité budgétaire, ce qui serait une première ou par une intervention du FMI.

Enfin, les dirigeants auraient encore une carte à jouer pour calmer les tensions: la fermeture du marché des CDS.