Le protectionnisme gagne du terrain

Delphine Halgand

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Prenons garde. Une nouvelle menace rôde dans l'économie mondiale: le protectionnisme. Le président de la Banque centrale européenne (BCE) Jean-Claude Trichet s'en est inquiété jeudi 5 février: "Le protectionnisme est considéré par le conseil des gouverneurs comme une menace très importante". Le directeur de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) Pascal Lamy a lui rappelé dans un entretien dans le journal allemand Die Welt que le protectionnisme était une solution "faussement facile". Elle protège les industries locales sur leur marché national mais compromet leurs exportations. En effet, "chaque pays se voit infliger par les autres ce qu'il leur a infligé", comme le rappelait l'économiste Daniel Cohen dans Le Monde du samedi 7 février.

En pleine période de crise économique mondiale, les Etats sont malgré tout proche de céder à la tentation protectionniste pour enrayer le déclin de leur économie. Par exemple aux Etats-Unis, une clause du plan de relance prévoyait d'interdire l'achat d'acier, de fer et de produits manufacturés étrangers pour les projets financés dans le cadre de ce plan. Le Sénat américain a finalement assoupli cette clause "Buy American" à la suite de l'intervention du président Barack Obama qui qualifiait cette clause d'"erreur". Assouplie mais pas supprimée.

De l'autre côté de l'Atlantique, le penchant protectionniste n'est pas moins grand. L'Union européenne a ainsi été critiquée le mois dernier pour avoir décidé de réintroduire des aides à l'exportation dans le secteur laitier pour soutenir ses producteurs en grande difficulté face à la forte baisse des prix. En Espagne, le ministre de l'Industrie Miguel Sebastian a invité fin janvier les ménages à consommer du "made in Spain" pour sauver 120.000 emplois en 2009. Le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi a, pour sa part, demandé vendredi aux constructeurs de "conserver les usines en Italie" en échange de mesures d'aide.

Les relents protectionnistes sont loin d'épargner la France. Nicolas Sarkozy doit dévoiler ce lundi 9 février en fin d'après-midi son plan de soutien à l'automobile qui inclurait deux prêts de 3 milliards d'euros à Renault et PSA. Cette aide serait accordée sous forme de prêts à taux préférentiel et en contrepartie d'un engagement des deux groupes à ne pas licencier et à ne pas fermer de site en France.

Toute obligation pour une entreprise recevant des aides publiques d'investir "seulement en France ne serait pas compatible" avec les règles européennes, a réaffirmé la Commission à la suite de l'annonce, par le président de la République française, qu'aucun plan d'aide ne serait accordé aux entreprises qui délocalisent. "Qu'on crée une usine Renault en Inde pour vendre des Renault aux Indiens, c'est justifié. Mais qu'on crée une usine en Tchéquie pour vendre des voitures au Français, ce n'est pas normal", a-t-il estimé dans son émission exceptionnelle du 5 février dernier.

Cette remarque a particulièrement touché la République Tchèque qui préside actuellement l'Union européenne. Le premier ministre tchèque Mirek Topolanek a dénoncé dès le lendemain les tentatives du président français d'"utiliser la crise financière pour introduire des formes de protectionnisme". "Le président français souhaite protéger les intérêts de son pays, et moi en tant que Premier ministre tchèque et président du Conseil européen, je défendrai le principe 'mêmes règles pour tous'", a-t-il ajouté. Le Premier ministre tchèque tient d'ailleurs à convoquer un sommet européen extraordinaire pour coordonner les actions face à la crise.

Comble du paradoxe, l'application de ce principe c'est la Suisse qui nous en a montré l'exemple dimanche 8 février. Les Suisses, également confrontés à une montée du chômage et à une économie en berne, ont en effet massivement approuvé (59,6%) la reconduction et l'extension à la Bulgarie et à la Roumanie des accords sur la libre circulation des travailleurs avec l'Union européenne.