Peut-on réguler la finance sans brider l'économie?

Jocelyn Jovène

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Une fois passée la crise, car elle passera, il faudra donner un sérieux tour de vis à la régulation financière. Cette évidence, deux économistes et un expert comptable l'ont rappelée le 9 octobre devant la Commission des finances de l'Assemblée nationale. Sinon, si le monde ne fait rien, la prochaine crise promet d'être beaucoup plus grave. La bonne nouvelle, c'est que tout le monde est d'accord sur le diagnostic: le système financier mondial est mal régulé, d'abord et surtout parce que des pans entiers du système échappent au périmètre officiel de régulation. Savez-vous que des pans entiers de la finance – sociétés de gestion alternative ("hedge funds"), banques d'affaires et fonds d'investissement – sont exclus du périmètre? Curieux paradoxe. Les acteurs les plus téméraires du marché ne sont pas surveillés aussi sévèrement que, par exemple, les banques universelles, soumises, elles à une discipline de fer. Alors que faire, comment remettre de l'ordre dans l'ensemble du système, comment interdire que s'installent des zones de non droit dans la sphère financière?

Centraliser

Premièrement, il faut comprendre comment fonctionnent les acteurs les plus controversés de la place. Michel Aglietta, professeur d'économie et conseiller scientifique au CEPII, est un des meilleurs experts français en la matière. Il rappelle qu’un "hedge fund" est "une société de droit privé qui investit dans des produits financiers plus ou moins risqués à court terme, utilise peu de fonds propres, et se finance par de la dette". Et de conclure: " en gros, c'est une banque, mais une banque qui n'est pas régulée". Or, la gestion des hedge funds suscite des inquiétudes légitimes, qu'il s'agisse du mode de rémunération de leurs gérants ou de l'opacité qui entoure le suivi de leurs performances. Pour René Ricol, du cabinet d'expertise comptable Ricol & Lasteyrie, tout le mal vient du manque de retenue des opérateurs de marché, de l'imprudence de nombreux gérants de portefeuilles et des dirigeants de certaines banques qui ont placé leur rémunération à un niveau sans cohérence avec les intérêts à plus long terme des entreprises et de leurs actionnaires. Existe-t-il un moyen de revenir à la raison sur les rémunérations sans peser sur les performances des entreprises ? René Ricol n' a pas de solution miracle.

Jean Tirole, directeur scientifique de l'Institut d'économie industrielle de Toulouse et professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), appelle pour sa part à centraliser la supervision du système bancaire au niveau européen, avec la création d'une instance qui jouerait le rôle de Trésor européen: "Cette instance disposerait des compétences nécessaires et serait rattachée à la Banque centrale européenne; il faudrait qu'elle soit capable de tenir la concurrence face aux banques privées pour attirer les talents nécessaires à sa mission". Précisons au passage que tous les pays ne sont pas aussi irresponsables. Avant l'éclatement de la crise, certains ont été proactifs. L'Espagne a augmenté le niveau de fonds propres réglementaires des banques pendant le boom économique des premières années 2000, si bien que les banques espagnoles semblent mieux dotées en fonds propres au moment où le marché national de l'immobilier se contracte douloureusement.

Réguler sans brider

Dans une crise de cette ampleur, nul n'est entièrement innocent. Les particuliers "qui veulent 8% de rentabilité par an", portent leur part de responsabilité. Idem pour les agences de notation, ces officines qui sont devenues de facto des "auxiliaires de régulation" alors qu'elles évoluent souvent à la frontière du conflit d'intérêt. Nul n'ignore qu'elles sont à la fois juge et partie dans la notation de produits financiers structurés, ces mécanismes ultrasophistiqués dont le développement a explosé à partir de 2003. Pour résoudre ces conflits d'intérêt, il existe des solutions simples. René Ricol propose que l'on dédouble les équipes en charge de noter les produits financiers (produits structurés ou dette d'entreprise ou de banque): une équipe entretiendra la relation avec le client; une autre fera le même travail d'analyse, mais sans avoir à subir les "pressions" du client. "On a la finance qu'on mérite", conclut Jean Tirole. Mais la crise actuelle est aussi une chance pour que l'échelon politique s'empare du problème, organise un débat sur la durée sur ce sujet complexe, et trouve un système de régulation qui ne bride pas l'innovation mais empêche que celle-ci ne devienne incontrôlable. Revenons au bon sens. L'économie a besoin de la finance pour croître. Il ne faut pas que ce soit l'inverse. Il ne faut pas que la finance manipule l'économie et autoalimente une bulle déconnectée de toute réalité économique. La finance est un instrument, pas une fin en soi.