Microsoft invente le logiciel cannibale

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Le projet de Microsoft s'intitule Azure.

Le terme est plus rassurant que le concept de "nuage" auquel le géant de l'informatique se rallie. D'après la présentation faite la semaine dernière par Ray Ozzie, "architecte logiciel en chef" de la firme, Microsoft va proposer à ses millions de clients de déporter les applications qu'ils utilisent couramment -- et donc les données qui vont avec -- vers le "nuage" internet -- appelé Cloud Computing.

Un mot sur ce concept de nuage internet. Sans toujours le savoir, chacun de nous l'utilise presque quotidiennement. Le recours à Hotmail, Yahoo Mail ou Gmail en est le parfait exemple: l'application qui sert à consulter son courrier électronique et le contenu des boîtes mail ne sont plus stockés sur l'ordinateur individuel mais sur nuées de serveurs répartis dans le "cloud". De la même façon, une simple recherche dans Google actionne entre 700 et 1000 serveurs répartis sur l'ensemble de la planète qui se répartissent la tâche et reconstituent le résultat en quelques millisecondes. Physiquement, ces machines ont la taille d'une boîte de pizza, avec une paire de microprocesseurs, deux disques durs, un système d'alimentation et un ventilateur. Elles sont empilées dans des armoires, simplement attachées par des velcro pour pouvoir être remplacées rapidement. (Pas de panique si vous craignez que vos mails soient sur une machine qui flanche, vos archives personnelles sont constamment répliquées sur trois serveurs différents).

Office dans le nuage

Google exploiterait entre un et deux millions de ces serveurs sur une quarantaine de centre de calcul. Ils traitent les recherches effectuées sur le net, mais le système de distribution d'annonces publicitaires qui font vivre la firme. Cet immense réseau héberge aussi des services (comme Gmail), mais aussi des applications de bureautique qui constituent l'essentiel des utilisations: le traitement de texte, le logiciel de présentation et le tableur. C'est Google Docs.

Là, pour le coup, c'est Microsoft qui panique. Car Google Docs est une réplique de sa fameuse Suite Office qui, avec Windows, assure depuis vingt ans la prospérité de la firme. Plus grave pour le géant de Seattle, ce qu'il facture entre 150 et 400€ à chaque client, Google l'offre gratuitement. Naturellement, les compulsifs de la bureautique argueront que le service de Google n'a pas la sophistication de la Suite Office. Certes. Mais l'immense majorité des utilisateurs de Word, Excel ou PowerPoint n'utilisent qu'une fraction des capacités de ces machines. Et c'est cette fraction là que Google offre gratuitement. Avec tous les avantages du Cloud Computing : assurance d'avoir toujours la dernière version de l'application, pas de risque de plantage ou de pertes de données si on "crashe" son disque dur ou si on perd son PC. En prime, une compatibilité universelle puisqu'une présentation créée avec PowerPoint est modifiable dans Google Docs (et vice versa). En d'autres termes, ces applications non-résidentes chez l'utilisateur marquent la fin du monopole de Microsoft dans les entreprises, son marché de prédilection. Ce transfert des applications vers l'internet explique aussi le succès des ordinateurs "ultra-portables" qui se bornent à aller sur la toile pour réaliser les tâches essentielles.

Les applications de bureautique ne sont pas les seules à s'envoler vers le "nuage". Une entreprise comme salesforce.com - un intitulé romantique comme un stage de vente - a rallié presque 50.000 entreprises dans le monde qui lui ont confié quelque 800 applications professionnelles de gestion des relations-clients. (Encore une mauvaise nouvelle pour Microsoft: Salesforce s'est allié à Google pour proposer des services communs). Sa vitalité a fait de Salesforce une des stars de Wall Street: cinq ans après son introduction en bourse (NYSE:CRM), le titre est en hausse de 96% alors que dans le même temps, l'indice Standard & Poor's 500 est à -15% et l'action Microsoft à -22%.

En pariant, sur le "cloud", Microsoft joue gros. D'un côté, il ne peut ignorer la migration inexorable des applications vers la toile. De l'autre, le risque de cannibalisation de son propre marché est élevé. En effet, la firme a construit sa domination sur l'imbrication entre la domination de son système d'exploitation Windows et les applications construites autour. Aller sur le "cloud", non seulement va détruire ce lien essentiel, mais en plus va confronter le savoir-faire de Microsoft à celui de Google et autres Salesforce, lesquels offrent des services de bases pour zéro ou presque. En fait de "cloud", c'est plutôt le mauvais temps qui s'annonce pour Microsoft.