Le grand emprunt est-il une opération risquée?

Thibaud Vadjoux

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Le grand emprunt peut-il devenir un grand fardeau? La France va lever 212 milliards sur les marchés en 2010. Le grand emprunt qui devrait lui aussi être exclusivement souscrit sur les marchés, ajoutera entre 20 et 40 milliards d'euros d'endettement et "peut-être un peu plus" si la commission mettait en évidence "des urgences scientifiques, de création du savoir et de rénovation de l'université", a fait valoir Michel Rocard, mercredi sur France 2.

Pour le coprésident de la commission sur le grand emprunt, "les marchés financiers ne sont pas à 10% près, ils avaleront ce montant sans détérioration de la signature de la France. C'est l'épaisseur du trait, ça se voit peu".

Les marchés déjà gorgés d'actifs publics et d'obligations d'entreprises vont-ils acheter de la dette sans sourciller? Difficile de répondre actuellement à cette question puisque les investisseurs n'ont aujourd'hui aucun élément d'appréciation du grand emprunt et de son efficacité.

Néanmoins, les économistes se veulent plutôt rassurants. "A partir de 100 milliards d'euros d'endettement supplémentaire, c'est-à-dire 5% du PIB, cela pourrait poser problème en terme de notation", évalue Brian Coulton, chef économiste de l'agence de notation Fitch. La France fait parti des pays les mieux notés (AAA).

Ecarts de spreads

Au-delà de la dégradation de sa note, la France risque de devoir payer un prix plus élevé pour s'endetter par rapport à ses voisins. La hausse des primes d'intérêt de la dette (spreads) de la France pourrait s'écarter de celles de l'Allemagne en 2010.

Car, comparée à l'Allemagne, la France était déjà bien endettée avant la crise. Dans une étude de janvier 2009 de Fitch, l'agence de notation rappelait que la dette publique de la France à 64% du PIB en 2007 était déjà parmi les plus élevées des pays notés AAA.

D'une façon générale, "les écarts de spread entre les pays européens devraient perdurer", explique Marie Brière, responsable de la stratégie Taux chez Crédit Agricole Asset Management, lors d'une conférence de presse du Cepii sur les finances publiques.

"Jamais la zone euro depuis sa création n’avait connu une telle dispersion. Au contraire, d’avril 1999 à juin 2006, les écarts étaient devenus quasi-inexistants. Vont-ils de nouveau disparaître avec la sortie de crise ? Rien n’est moins sûr ! Depuis février, ils chutent mais la dispersion reste forte", avance Marie Brière.

La France devrait s'en tirer assez favorablement par rapport à la Grèce ou l'Irlande qui vont payer très chers leurs déficits avec des écarts d'encore 150 points de base avec les taux allemands

Les projets financés seront déterminants

Pour Laurence Boone, chef économiste chez Barclays Capital, "les marchés, qui ont encore un fort appétit pour des actifs sûrs et liquides, ne sanctionneront pas la Francele le maintien des stimulus budgétaires, par une hausse des spreads".

Le grand emprunt qui doit financer des projets à fort potentiel devra donc faire la preuve d'un bénéfice véritable, en augmentant le potentiel de croissance de l'économie française, particulièrement affecté par la crise. C'est la condition pour que des investisseurs ne le préfèrent pas à des actifs plus risqués et plus rémunérateurs.

Réduire les dépenses

Un autre moyen de retrouver des marges de manœuvre serait de réduire parallèlement au grand emprunt les dépenses publiques. "Je suis favorable au principe du grand emprunt mais son montant et son affectation dépendra aussi de la capacité pour un gouvernement de réduire les dépenses courantes de l'Etat", a fait valoir Edouard Balladur sur France Info

Mais cet arbitrage n'aura pas lieu puisque les députés vont terminer l'examen du budget 2010 sans prendre en compte son articulation avec le grand emprunt. La commission de Michel Rocard rendra à la "mi-novembre" ses conclusions sur ce grand emprunt annoncé par Nicolas Sarkozy le 22 juin et qui doit être mis en œuvre début 2010.

Dans l'état actuel des choses, l'ancien Premier ministre a jugé que le montant du grand emprunt atteignait "la limite supérieure entre 30 et 40 milliards d'euros".