La Défense: guerre de territoires et d'influence

Thibaud Vadjoux

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François Mitterrand a réalisé le Grand Louvre, Jacques Chirac a eu son musée des Arts Premiers, Nicolas Sarkozy veut La Défense et son quartier d'affaires. A chaque président, ses grands travaux.

Les ambitions pour ce quartier d'affaires de l'ouest parisien, ancré sur trois collectivités (Nanterre, mairie communiste – Puteaux, UMP – Courbevoie, UMP) sont grandes. La Défense est "la plus grande place financière d'Europe", promeut déjà l'Epad, l'Etablissement public d'aménagement de La Défense. Nicolas Sarkozy, ancien patron de cette structure en 2005-2006, veut voir la modernisation et l'extension de ce pôle financier à tout prix, quitte à tordre le bras aux collectivités locales, à passer en force et à être taxé de népotisme en plaçant son fils cadet, Jean Sarkozy, à la tête de la structure.

La Défense (qui accueille 2.500 sièges sociaux) et sa grande dalle commencent à vieillir. Nicolas Sarkozy veut lui redonner un grand coup de neuf pour en faire la vitrine financière de la France, capable de rivaliser avec la City et au passage asseoir son influence politique sur ce territoire.

La mainmise de l'Etat

Le fils cadet du Président devrait en effet et selon toute attente devenir le futur président de l'Epad (le 4 décembre) grâce à un conseil d'administration acquis à sa cause. Pour les élus d'opposition des communes concernées par les projets d'agrandissement de la Défense et le Conseil régional d'Ile-de-France (PS), cette nomination confirme la mainmise de l'Etat sur ce territoire. "L'Epad n'était pas déjà un modèle de gouvernance, avec la candidature de Jean Sarkozy, c'est la cerise sur le gâteau", fustige Marie Laure Meyer, conseillère régionale (PS) et administrateur de l'Epad.

En 2005-2006, lorsque Nicolas Sarkozy était à la tête de l'Epad en tant que conseiller général des Hauts-de-Seine, il impulse avec l'appui de l'Etat, un projet de modernisation de la Défense, baptisé La Défense Renouveau. Problème: le quartier de la Défense, créé en 1958 par Charles De Gaulle aux milieux de friches est aujourd'hui encerclé par les communes voisines. Le quartier est saturé.

Nanterre, le grain de sable

Sauf à l'ouest sur la mairie de Nanterre (bastion communiste) et sur certains terrains de Courbevoie et Puteaux qui pourraient être réaménagés. Ces communes tirent une importante manne financière de la Défense sous forme de taxe professionnelle dont par exemple 40 millions d'euros pour Courbevoie, explique Martine Volard, représentante du groupe Modem des communes de la Défense.

De plus, soucieuses de leur environnement, ces communes veulent un développement équilibré de la Défense dont l'aggrandissement serait sources de nuisances et de saturation des transports publics. Avec le plan de renouveau de la Défense, 40.000 nouveaux salariés devraient venir s'ajouter aux 150.000 déjà présents.

Enfin, la région Ile-de-France, Paris et Nanterre sont à gauche, ce qui bloque en partie les ambitions présidentielles. Nanterre est le plus gros grain de sable à ce projet car un vaste territoire de la commune, à l'ouest du quartier d'affaires, lui appartient. A travers l'Epasa, l'organisme chargé du développement de ce territoire, Nanterre garde la main sur son urbanisme.

Mais à l'été 2009, l'Etat décide de reprendre la main par voie réglementaire. Un projet de décret est présenté aux communes, le 2 août, visant à fusionner l'Epad et l'Epasa. Les collectivités pestent mais leur avis sur ce projet reste purement consultatif. Lundi 12 octobre, quelques jours après l'annonce de la candidature de Jean Sarkozy à l'Epad, c'est même le Conseil municipal de Courbevoie (UMP) qui se rebiffe et émet un avis défavorable au projet de fusion.

La Défense s'étale

En 2010 sera finalement créée une nouvelle entité, l'Epadsa qui possède déjà son site Internet: "La Défense Seine-Arche", au grand dam des collectivités, non consultées. Ce vaste projet englobe un territoire encore plus vaste que présidera Jean Sarkozy, doté d'un pouvoir d'action encore plus important.

La présence des collectivités locales au sein du futur conseil d'administration sera plus diluée (8 représentants sur 15). La mairie de Paris, la société des transports publics d'Ile-de-France (Stif) et le représentant de la Chambre de commerce et d'Industrie de Paris perdront leurs représentants quand le Conseil général des Hauts-de-Seine en gagnera un.

Le nouvel organisme pourra planifier, exproprier et aménager 260 hectares supplémentaires de terrain dont 50% seront pris à la mairie de Nanterre. Le périmètre du futur établissement public fusionné fera plus que doubler passant de 160 hectares (actuel Epad) à 320 hectares. Quels sont les projets qui attendent le futur quartier d'affaires?

Des projets lourds à porter

Le projet d'aménagement de Jean Sarkozy sur ce territoire annexé n'est pas encore connu, ce qui inquiète les élus locaux. Mais le futur président de l'Epad a déjà du pain sur la planche.

Il devra participer à la création des 19 projets immobiliers dont 12 nouvelles tours modernes prévus par le plan de Nicolas Sarkozy. 300.000 m² de bureaux, 100.000 m² d'habitation et 100.000 m² pour des ministères doivent être créés. 150.000 m² de bureaux doivent être démolis et reconstruits. Une extension de la ligne RER E vers Paris (gare St-Lazare) et la banlieue (Mantes La Jolie) doit être créée à la Défense pour décongestionner le réseau (RER A).

"En tant que président, Jean Sarkozy engagera le budget de l'Epad, signera les marchés publics, rendra des arbitrages sur des projets immobiliers, et devra faire la promotion de la Défense à travers le monde", explique Marie Laure Meyer, administrateur de l'Epad. "Le rôle de Président n'est pas honorifique, il lui donne une posture d'influence, un poids politique. Ce n'est pas un stage en entreprise pour un étudiant", ajoute t-elle.

Une manne financière

Jean Sarkozy devra gérer avec le directeur général, un gros budget. Pour mener à bien ces vastes projets immobiliers (dont une partie est en suspens à cause de la crise immobilière), l'Epad utilise ses recettes tirées de la vente des droits à construire versés par les promoteurs immobiliers. "Ces droits rapportent de 20 à 30 millions d’euros pour une petite tour et jusqu’à 50 à 80 millions pour les plus importantes", explique Martine Volard, représentante du groupe Modem des communes de la Défense.

Mais le système réclame de toujours construire. "C'est un modèle économique sans fin qui impose à l'Epad de trouver sans cesse de nouveaux terrains à bâtir afin d'obtenir des recettes pour rénover les équipements anciens de la dalle de la Défense qui vieillissent", explique Christophe Greber, conseiller municipal Modem de Puteaux, auteur d'une pétition contre la candidature de Jean Sarkozy (44.000 signatures).

Les communes perdantes

De leur côté, les communes s'alarment de voir leurs recettes amputées - réforme de la taxe professionnelle - alors que dans le même temps, elles vont devoir supporter de nouvelles charges liées au développement de la Défense.

Parallèlement au renforcement des pouvoirs de l'Epad en matière d'aménagement du territoire, les communes ont récupéré les missions de gestion, promotion et exploitation de la Défense, à travers un nouvel organisme: EPGD (Etablissement Public de Gestion du Quartier d'Affaires de La Défense) créé par la loi du 27 février 2007. Aux collectivités, l'entretien des escalators, à l'Epad, les projets immobiliers.

Par souci de clarification des compétences, la Cour des comptes avait recommandé une séparation de ces activités. Chose faite en temps record par le gouvernement à l'Assemblée.

Ce nouveau partage des compétences les oblige à financer de leur poche, à hauteur de 13 millions d'euros en 2009, les travaux d'entretien et de mise à niveau de la dalle de la Défense, de ses souterrains et de son boulevard périphérique dont le rapport de la Cour des comptes pointe la vétusté. L'Epad lui cédera ses recettes issues de l'exploitation des parkings souterrains de la Défense (une cagnotte de 17 millions d'euros) et lui transférera une partie des ses ressources (2,2 millions). Malgré ces contributions, "les communes devront certainement se préparer à augmenter les impôts locaux", affirme Christophe Greber.

Les collectivités sont les grandes perdantes de ce projet et Jean Sarkozy, quelles que soient ses compétences, se voit offrir un beau royaume.