Twitter sent la bulle

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100-1-0. Fastoche comme équation. C'est celle de Twitter:

cent millions de dollars d'injection en capital
, une valorisation d'un milliard de dollars et zéro revenu. A première vue, ça sent la bulle a plein nez. Comment en arrive-t-on à de telles extrémités? Le fumet d'enflure spéculative vient de l'inhalation de la même unité de compte qui avait ventilé la bulle internet de 1999-2000. On comptait alors ce qu'on appelait les eyeballs, littéralement les globes oculaires. L'entreprise la mieux valorisée était alors celle qui avait un maximum de globes oculaires (la traduction française a le côté gore de l'étagère du fabricant d'yeux de Blade Runner). On se gavait de millions de pages vues par semaine en partant du principe que la monétisation viendrait avec l'audience (le krach fut au rendez-vous).

Aujourd'hui, on retrouve certains comportements du passé. A une conférence sur les médias où je me trouvais cette semaine dans la Silicon Valley, les participants échangeaient des tuyaux sur de nouvelles applications, gratuites et étonnamment efficaces pour suivre des événements en direct encore organiser des télé-conférences. L'un de mes voisins notait: " Je n'ai aucune idée comment ils font de l'argent, j'ai d'ailleurs renoncé à me poser la question…" Sur l'estrade, les participants montraient des courbes exponentielles des Facebook -qui a donc franchi la barre des 300 millions de membres- ou de Twitter, que l'on mesure différemment, en l'occurrence 54 millions de visiteurs uniques par mois.

Revenons sur Twitter. Contrairement à Facebook, l'incertitude sur le nombre précis d'utilisateurs s'explique, justement, par leur irrégularité et leur concentration. Selon une étude de la Harvard Business Review, seulement 10% des utilisateurs produisent 90% des "Twitts", un taux infime par rapport à un réseau social comme Facebook où le volume de contributions est bien plus étalé (à peu près 80% des utilisateurs pèsent pour 90% des contributions). De la même façon, Nielsen a estimé que 60% de ceux qui s'inscrivent sur Twitter l'abandonnent après un mois et qu'en moyenne, il s'écoule 74 jours entre l'envoi de chaque Twitt. Comme engagement, selon le terme employé, on a connu mieux.

C'est là toute la différence avec Facebook. Et c'est aussi ce qui limite le parallèle entre l'époque actuelle et la bulle internet d'il y a dix ans. Les 300 millions de membres de Facebook sont plus tangibles que les dizaines de millions qui, par exemple, téléchargeaient Pointcast comme fond d'écran de leur PC. (Pour la petite histoire, Pointcast était un service qui collectait des fils d'informations et les restituaient, en tâche de fond, sur le fond d'écran d'un PC; en 1997, la firme a été rachetée 450millions de dollars par Rupert Murdoch… avant de disparaître, la gratuité étant soumise à la loi de la gravitation universelle).

Les Facebookers sont assidus et bien identifiés ; ils s'inscrivent parfaitement dans le courant actuel où des masses d'individus acceptent d'abandonner toute notion de vie privée en échange de services gratuits. Pour Facebook, le concept a fonctionné. Cette année 2009, les spécialistes estiment que le réseau social va extraire à peu près deux dollars de revenus publicitaires par membre, soit, en gros 600 millions de dollars de chiffre d'affaire, ce qui rendrait la firme nettement "cash-flow positive".

Evidemment, il faut compter avec les gigantesques frais de structure (lire sur E24 : "La grosse facture de Facebook") qui font que chaque nouveau membre nécessite un dollar d'investissement technologique. Il semble donc que Facebook soit en train de gagner la partie en s'imposant comme un géant de la publicité sur internet, au point, dit-on dans la Silicon Valley, d'agacer Google. Celui-ci a d'ailleurs une confortable avance, puisque il capturerait 30 dollars de pub par an et par utilisateur, soit 15 fois plus que Facebook.

Pour Twitter, la jauge du cash-flow reste encore à zéro. Comment expliquer cette

valorisation à un milliard de dollars
(pour une firme qui, rappelons-le, a tout juste une soixantaine d'employés)? L'irrationalité joue une part certaine. Les investisseurs voulaient "en être", ne pas rater le train. Pour le reste, Twitter a incontestablement a créé une énorme communauté de fans -et tout un écosystème. C'est aussi toute la différence avec l'ère de la bulle.

Aujourd'hui, les vedettes de la high-tech créent des norias d'entreprises dont certaines parviennent à vivre correctement. Plus d'un milliers d'applications sont ainsi nées autour de l'étoile Twitter. Cela ne lui rapporte rien, évidemment, mais cela consolide la galaxie. Après? Twitter peut parier sur des services aux entreprises, ce qui le ferait rentrer dans le nébuleux concept du Freemium, avec l'essentiel d'une offre gratuite, subventionnée par des prestations payantes ici ou là. Le service de microblogging va aussi ajouter des fonctionnalités exploitables commercialement comme la géolocalisation des twitts, ce qui peut déboucher sur une utilisation massive sur le téléphone mobile, où les twitts s'afficheront sur un plan… On peut faire confiance à la l'écosytème technoïde de la Silicon Valley, qui reste, quoi qu'on en dise, une vallée fertile.