"La France a les moyens de s'endetter!"

Propos recueillis par Thibaud Vadjoux

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La dette publique va atteindre 72,4% du PIB en 2009 selon les calculs de la Commission européenne et 69,1% selon le gouvernement. Est-ce grave? Mathieu Plane, économiste à l'OFCE, le centre de recherche en économie de Sciences-Po, réfute certaines idées reçues sur le poids de la dette.

La France est-elle trop endettée?

Mathieu Plane: En l'espace de 16 ans, la dette publique de la France a augmenté de 28 points de PIB contre 8 points dans la zone euro. Est-ce grave pour autant? Non. Si on regarde la situation patrimoniale de la France, les administrations publiques (APU) - Etats, collectivités, Sécu - n'ont pas de problème de soutenabilité de la dette. Le critère de Maastricht qui vise un plafond de 60% de la dette publique par rapport au PIB, ne prend en compte que le passif des APU, c'est-à-dire leur dette brute. Il faut regarder les deux côtés de la balance comptable.

Les APU disposent d'actifs financiers, physiques et d'autres actifs intangibles (éducation nationale, santé…). La France est le second pays de la zone euro derrière la Finlande qui détient le plus d'actifs financiers (numéraires, dépôts, actions cotées…). Le portefeuille financier du secteur public atteint 36% du PIB en France contre 26% en Italie, 24% en Espagne et 21% en Allemagne.

Nous possédons aussi un important patrimoine physique (terrains, écoles, hôpitaux, routes…) qui pourrait être valorisé comme la contrepartie de notre endettement. Certains sont moins facilement cessibles que d'autres (le musée du Louvre par exemple) mais ils représentent un actif comptable.

Enfin, la troisième contrepartie de notre endettement sont les investissements intangibles (dépenses d'éducation, recherche, santé…) qui augmentent le potentiel de croissance de long terme. On ne peut pas les mesurer dans la comptabilité mais ils vont créer des revenus et des recettes fiscales futurs.

Au final, les APU possèdent plus d'actifs que de passifs. Chaque nouvel enfant français ne naît pas avec 19.500 euros de dette mais avec un actif net public de 12.500 euros.

La charge de la dette ne risque-t-elle pas, néanmoins, d'obérer l'avenir?

Il ne faut pas ignorer le coût de la dette mais il faut regarder aussi le rendement de la dette. Si, par exemple, la dette sert à acheter des actifs financiers ou à faire des investissements physiques dont le rendement est supérieur aux intérêts de la dette alors le bilan est positif. Or, aux Etats-Unis comme en Europe, les gouvernements bénéficient d'une situation favorable à l'endettement.

Les taux longs sont extrêmement bas, les rendements des obligations d'Etat sont très faibles ou quasi-nuls et pourtant les investisseurs se ruent en ce moment sur ces actifs sûrs, échaudés par l'effondrement des marchés actions.

Les marchés financiers ne sanctionnent donc pas l'augmentation de l'endettement des Etats. Au contraire, ils achètent plus d'obligations d'Etat. La soutenabilité de la dette n'est donc pas en question. En se portant sur les obligations d'Etat, les agents financiers ont toujours une confiance forte à la capacité de remboursement des Etats. Ce sont les payeurs les plus sûrs en ce moment.

Combien de temps peut durer cette situation?

Dans cette situation de crise mondiale, le danger porte plus sur une entrée de l'économie en déflation que sur la hausse de l'endettement public. Si l'économie tombe dans une spirale déflationniste et une récession durable, l'endettement va s'aggraver automatiquement sans contrepartie sur la croissance. Il faut absolument éviter que cette mécanique déstructrice se mette en place.

C'est pour cela qu'il faut un plan massif de relance, quitte à creuser fortement les déficits publics. Car la crise économique est exceptionnelle. Une crise d'une telle ampleur n'intervient qu'une fois par siècle. Et les gouvernements n'en ont, peut-être, pas assez pris conscience. Les ressorts de la sphère privée sont épuisés. Seul l'Etat peut et doit aujourd'hui se substituer à la dépense et à l'endettement privés. De ce point de vue, les mesures de relance en France sont trop timides (15 milliards d'euros soit moins de 1 point de PIB de dépense effective). Il faut que l'Etat dépense plus aujourd'hui pour que l'économie s'en sorte mieux demain. La France a les moyens de s'endetter! La dette sera longue à éponger, elle impliquera des hausses d'impôts dans le futur très certainement mais ne rien faire serait pire.

L'accroissement du déficit public (%PIB) depuis 10 ans (Source: Insee)