Louis-Pierre Wenès, le "cost killer"

Marion Lippmann

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"Louis-Pierre Wenès, actuel directeur général adjoint en charge des opérations France, a demandé à Didier Lombard de le décharger de ses responsabilités, ce que Didier Lombard a accepté". Cette déclaration de l'opérateur, faite ce lundi matin, semble suspecte alors que l'intéressé, dans une interview du Nouvel Observateur du 24 septembre, s'insurgeait à l'idée d'être débarqué, estimant qu'il s'agirait "d'une monstrueuse manipulation".

"Management par la terreur"

Cet homme de 60 ans est vivement critiqué pour avoir introduit au sein de France Télécom un climat social délétère, du stress et de la pression. Cette ambiance est devenue insoutenable pour beaucoup d'employés, parmi lesquels 24 se sont donnés la mort ces 18 derniers mois. "Wenès est symbolique: c'est lui qui a institué le management par la terreur, il doit partir", avait déclaré Pierre Morville (CFE-CGC) il y a quelques jours.

Enrayer la dette faramineuse et réduire les coûts de l'entreprise semi-publique, telles étaient les missions de Louis-Pierre Wenès. Il n'a donc pas lésiné sur les mesures . Didier Lombard, PDG du groupe, appréciait d'ailleurs l'efficacité violente de son bras droit. Il l'a souvent félicité d'avoir été "à l'origine de 6 milliards sur les 15 milliards d'euros d'économies du plan Breton entre 2002 et 2006".

Plans massif d'économies

Celui qui est surnommé "le boucher" au sein de l'opérateur a connu une belle ascension professionnelle jusqu'à aujourd'hui. Issu d'une famille protestante assez modeste, il est formé sur les bancs de l'École Centrale de Paris. Ce passionné d'art déco et de belles voitures débute en 1972 chez Matra Automobile et fait ensuite carrière dans le conseil (Coopers & Lybrand puis A.T. Kearney).

Il est recruté par Thierry Breton, alors PDG de France Télécom, en janvier 2003 en tant que directeur des achats et de l'amélioration de la performance. Déjà, il est chargé de réaliser un plan massif d'économies sur les achats. A partir de 2005, il supervise la réalisation du plan de modernisation "Next" et restructure le groupe Orange: l'organisation par métier (téléphone fixe, mobile, internet) devient une organisation par pays. En 2006, il prend la tête des opérations en France, et doit transformer le groupe au sein de ses frontières nationales. Depuis février, il était directeur général adjoint.

Alors qu'entre 2003 et 2006, 20.000 salariés sont partis, le Plan Next table sur 20.000 départs supplémentaires. M. Wenès exécute cette tâche sans prendre de gants. Il déclarait à La Tribune en mai 2007: "Je mets la pression tout le temps, je ne laisse pas de marge de manœuvre". Selon bon nombre d'observateurs, cette pression à un objectif: pousser les salariés à bout, afin qu'ils démissionnent. En effet, la privatisation du groupe n'a pas altéré le statut des agents français qui restent fonctionnaires à 65%. Du coup, les licenciements sont impossibles et les départs volontaires sont la seule option.

Variables d'ajustement

"Glacial", "carré", plein de"certitudes", "droit dans ses bottes", "furieux", tels sont les termes utilisés par la journaliste du Nouvel Obs qui a réalisé son interview pour qualifier Louis-Pierre Wenès. Le magasine relève également que d'après ses proches collaborateurs, il aurait plus de cœur qu'il ne le laisse paraître. Toutefois, un ancien du groupe concède: "Wenès n'a jamais cessé d'être autre chose qu'un consultant pour qui les gens sont des variables d'ajustement. Le management, la psychologie, ce n'est pas son truc". Efficacité, économies et résultats financiers, voilà ce à quoi il croit.

De son côté, le futur retraité "revendique simplement un management exigeant". Pour lui, le malaise a une autre origine: "une petite partie des employés n'arrivent pas à changer de culture: passer du 22 à Asnières à la Livebox internet". La pression qui pèse sur les salariés ne semble être pour lui qu'une conséquence, certes déplorable, mais indispensable à la compétitivité de France Télécom, qui fait face à une dérégulation brutale, à une concurrence internationale très rude et à d'incessantes innovations technologiques. Aujourd'hui, France Télécom peut se vanter d'être le champion mondial des industries de l'information. Mais à quel prix humain?