Le poker gagne à tous les coups

Julien Beauvieux

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Qui n'a pas parmi ses amis quelqu'un qui joue au poker? Popularisé par l'acteur Patrick Bruel, qui en a développé la pratique en France, ce jeu est aujourd'hui devenu accessible au plus grand nombre. Et il génère un véritable business. Venu des Etats-Unis, il est sorti des cercles et casinos pour se montrer à la télévision (World Poker Tour sur Canal+ et World Series sur RTL9), dans les magazines spécialisés et, bien sûr, sur Internet.

Les salles de jeux ne sont donc plus le lieu de pratique par excellence. De nombreuses associations de joueurs se développent, organisant des tournois freeroll (gratuits) en principe sans lots ni argent en jeu. Et la pratique à la maison gagne du terrain. Avec comme effet le développement de la vente d'accessoires. "Le marché des accessoires s'est constitué il y a environ trois ans", explique Benjamin Hamon, responsable du site de vente en ligne d'accessoires Pokeo.fr. "Sur Internet, ce marché est encore neuf et actuellement en phase de consolidation", explique-t-il. Après avoir explosé en 2007, le crû 2008 s'annonce "moins bien", analyse de son côté Tommy Mandel, responsable de la plateforme de commande Rocket2.fr.

Le marché des accessoires de poker à destination du grand public, qui a généré entre 13 et 15 millions d'euros de revenus en 2007, devrait en effet retomber à environ 5 millions d'euros d'ici 2010-2011, estime Benjamin Hamon. Après une première vague d'équipement, qui s'est notamment traduite par des ruptures de stocks pour Noël 2006, "on est aujourd'hui dans une phase de renouvellement", analyse-t-il, notamment dans les cartes à jouer. La grande distribution, qui représente 40% à 50% du marché, est essentiellement positionnée sur l'entrée de gamme et les accessoires de base. Les boutiques spécialisées et les sites sont de leur côté centrés sur l'accessoire pour "spécialiste" (distributeurs et mélangeurs de cartes, tables et tapis haut-de-gamme, etc.). Les produits vendus, essentiellement importés, proviennent principalement des Etats-Unis et de la Chine, cette dernière misant davantage sur l'entrée de gamme et le grand public.

Le poker connaît également un succès croissant dans les casinos. Ces derniers ont en effet reçu l'autorisation d'organiser des parties de poker grâce à un arrêté de mai 2007. De plus en plus de tables s'ouvrent pour accueillir les joueurs, le produit brut des jeux (PBJ) généré compensant généralement la perte de vitesse enregistrée par les plus classiques machines-à-sous. Sur l'ensemble de l'exercice 2007/2008 (clôturé à fin octobre), "les 100.000 joueurs qui ont fréquenté les 70 tables de poker du groupe Lucien Barrière ont généré 10 millions d'euros, soit environ 20% du PBJ (hors machines à sous)", explique Grégory Chochon, responsable marketing et commercial poker. "Mais au cours de l'exercice prochain, le poker pourrait représenter jusqu'à 50% des revenus de certains casinos", ajoute-t-il. Interdiction de fumer et conjoncture morose pèsent en effet sur la filière, qui voit donc dans le poker un relais de croissance inespéré. "Il s'agit d'une clientèle plus jeune mais plus régulière. Il est vrai avec un potentiel financier moindre", explique-t-il. Pour se rémunérer, les casinos prélèvent 4% des sommes gagnées par les joueurs, dont 50% sont en suite reversées à l'Etat.

Plus de 3.000 joueurs ont en outre participé à 8 tournois payants organisés dans les établissements du groupe Barrière en 2008. Un arrêté du 24 décembre 2008 a en effet simplifié l'organisation des tournois de poker par les casinos français, leur permettant notamment d'organiser des tournois en dehors de leurs murs. Ces évènements, "déficitaires ou juste à l'équilibre" selon Grégory Chochon, sont très en vogue et sont une "véritable vitrine pour le groupe", qui organisera en janvier à Deauville l'European Poker Tour rassemblant 1.600 joueurs. Joagroupe, le troisième casinotier français, a de son côté lancé en juillet dernier son Joaroyale Poker Tour, un tournoi dont la phase finale se déroulera le 28 juin 2009 dans son établissement de La Siesta à Antibes, le gagnant repartant avec un chèque de 100.000 euros.

Outre les casinos, les joueurs peuvent plus classiquement se tourner vers les cercles privés. Ces derniers, qui ont reçu l'autorisation officielle de proposer des jeux de poker 10 ans plus tôt, disposent du statut d'association loi 1901. Ils bénéficient ainsi d'une réglementation nettement plus floue. Les prélèvements sur les gains peuvent ainsi se faire à l'heure via un forfait ou selon un pourcentage.

Casinos et cercles sont naturellement des clients beaucoup plus importants pour les fournisseurs d'équipements. "Nous devons remplacer certains équipements comme les jetons et les cartes tous les deux ans", explique Grégory Chochon. Un budget qui peut atteindre plusieurs dizaines de millions d'euros tous les deux ans et fait la fortune des fournisseurs comme Caro Developpement (tables, roulettes, cylindres, accessoires,…) Bourgogne & Grasset (jetons) ou Fournier (cartes à jouer homologuées).

Internet est enfin devenu une plateforme incontournable. Jouer au Poker sur le net, pour de l’argent, est en principe interdit en France. Mais la toile pullule de sites à la limite de la légalité, hébergés hors de nos frontières. Avantage: ils permettent de jouer au poker et de miser son argent confortablement installé chez soi. Pas d'interdiction de fumer, accès facile et illimité… Cette façon de jouer convient à merveille aux joueurs, qui affluent en masse et offrent un généreux flux d'argent. Reste que l'ambiance de la table, les réactions des joueurs et l'animation du croupier manquent… Selon Laurent Lassiaz, président du directoire de Joagroupe, le marché annuel français des jeux en ligne se situerait à 800 millions d'euros, dont 60% pour le poker. Et il devrait prendre encore de l'importance avec l'ouverture des jeux d'argent et de hasard à la concurrence du marché français. Demandée par la Commission européenne, elle devrait intervenir courant 2009.