Suicide et travail: en savoir plus

Catherine Vincent

— 

Comment aborder la question de la souffrance au travail sans se pencher sur les liens entre travail et suicide. Le lien entre les deux a été automatiquement fait à la suite de la vingtaine de suicides à France Télécom en quelques mois. Toutefois, relève le rapport du Conseil d'analyse stratégique intitulé "La santé mentale, l’affaire de tous", il n'est pas aussi évident.

En premier lieu parce qu'aucune donnée ne permet d'établir quelle part la souffrance au travail a occupé dans une démarche suicidaire. Et c'est bien là la question dans la mesure où l'imputation du suicide au facteur travail "conditionne l'indemnisation des familles des victimes pour accident de service ou du travail, et l'issue des recours auprès du tribunal des affaires de sécurité sociale", comme le remarque le rapport.

Il est donc nécessaire d'en savoir plus.

Manque de statistiques

Il n'existe aujourd'hui aucune donnée nationale permettant de suivre l'évolution du nombre des suicides sur le lieu de travail et, a fortiori, liés au travail, note le rapport du Groupe de travail "Santé mentale et déterminant du bien-être" présidé par la psychiatre Viviane Kovess-Masféty.

Deux types de mesures pourraient être mises en place. La première est statistique, avec toutes les limites que cela comporte. Cela permettrait notamment d'infirmer ou de confirmer "toutes choses égales par ailleurs, la sur-suicidité (dans une CSP, un établissement, une branche, etc.)", explique le rapport. Mais là encore, "la rareté du phénomène et l'insuffisance des données ne permet pas en France la mise en œuvre d'une démarche statistique concrète", relève le groupe de travail qui craint les risques de sous-déclaration des suicides, le choix de la population témoin retenu ou encore la petitesse des échantillons par entreprise.

Compte tenu de ces réserves, le rapport prévient qu'il faut se garder de toute interprétation hâtive mais préconise la mise en place d'une sorte d'observatoire d'évaluation auquel experts et statisticiens contribueraient.

Autopsie psychologique

Ces travaux pourraient être complétés par le recours à "l'autopsie psychologique" actuellement émergent en France mais pratiquée au Canada, en Grande-Bretagne ou en Finlande. Cette démarche est basée sur "le recueil des données susceptibles de reconstituer l'environnement psychosocial d'un individu qui s'est donné la mort et ainsi mieux comprendre les circonstances entourant son décès", explique le rapport. Très peu appliquée à la sphère professionnelle, cette approche nécessite de se prévaloir de garanties tant dans le recueil des informations que dans l'interprétation.

Pour le groupe de travail, "il paraîtrait logique de progresser dans la connaissance du phénomène, par la mise en place des données nationales en développant l'autopsie psychologique, sans doute dans un premier temps dans un but de recherche".

Ce que l'on sait

Ce que l'on sait aujourd'hui, c'est que le suicide en France représente 2% des décès annuels (16,3 pour 100.000 habitants), dans la moyenne haute de l'Union européenne (données Inserm-CépiDC). Il est la deuxième cause de mortalité chez les 15-44 ans après les accidents de la route et la première cause chez les 30-39 ans.

Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes et cette tendance augmente d'autant avec l'âge (25 pour 100.000 chez les hommes contre 8,6 pour 100.000 chez les femmes). De même, le suicide est affaire de génération. Les individus nés après 1955 sont par exemple plus enclins au suicide que leurs ascendants. Selon la théorie de Louis Chauvel, "dans les années 1990, les nouvelles générations nées après 1955 sont apparues dans les catégories des 35-44 ans. Elles seraient prises en tenaille entre une culture individualiste et hédoniste héritée de 1968 et des problèmes de carrière et d'insertion socioéconomique. Cette "dyssocialisation" serait favorable à une progression relative de leurs taux de suicide", relève le rapport.

Il reste maintenant à rapprocher toutes ces données et celles relatives à la vie en entreprise…