Quand les marchés financiers perdent la tête

Thibaud Vadjoux

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Selon un mot bien connu d’Alan Greenspan, l’ancien patron de la Fed, les marchés se caractérisent parfois par "une exubérance irrationnelle". On pourrait facilement prêter cette expression aux comportements des opérateurs de marché durant la dernière crise. La crise actuelle a montré que les prix de marché pouvaient s’écarter durablement de la valeur fondamentale des actifs. La spéculation ne suffit pas à expliquer certains comportements qualifiés d'irrationels.

Pourtant, il n’y avait pas de place à l’irrationalité dans la théorie économique jusqu’à ce qu’une nouvelle théorie, la finance comportementale, offre dans les années 70 une vision renouvelée des comportements des individus et plus particulièrement des investisseurs (traders professionnels ou particuliers) en s’inspirant des enseignements de la psychologie.

Homo sapiens vs homo economicus

Longtemps considéré comme un peu fumeuse, cette théorie a trouvé toute sa place grâce aux travaux de Daniel Kahneman et Amos Tversky, récompensés par un prix Nobel en 2002.Aujourd’hui certains gérants de fonds, comme Romain Lahoste, à CCR Asset Management, (racheté en 2008 par UBS), s’inspirent de cette théorie dans la gestion de leur portefeuille. Le fonds CCR Flex croissance a été créé en juillet 2008 dans cette optique, offrant de nouveaux éléments à la gestion classique.

"Une des erreurs les plus courantes des gérants est de vendre leurs positions trop tard. Bien souvent, ils oublient ou relativisent l’impact d’informations allant à l’encontre de leurs convictions", explique t-il. "Les investisseurs surestiment leur capacité à identifier un plus bas sur les marchés au risque d'acheter trop tôt", ajoute t-il.

Ce type d’attitude est expliqué par la finance comportementale. A travers leurs expériences, Daniel Kahneman et Amos Tversky ont identifié de nombreuses erreurs d’appréciation systématiques typiqes qu’ils appellent des biais cognitifs et émotionnels.

Aversion à la perte, cadrage, ancrage...

L’un de ces biais bien connu est l'aversion à la perte. Les investisseurs ont tendance à prendre plus de risques quand ils perdent que lorsqu'ils gagnent. Si un investisseur réalise une plus-value de 100 euros et qu'il peut espérer soit doubler la mise le lendemain soit tout perdre, il aura tendance à prendre rapidement ses bénéfices. En revanche, s'il perd 100 euros et double ses pertes ou les annuler le lendemain, il aura tendance à laisser courir le risque et ne pas vendre. Comme un joueur de casino, l’investisseur espère toujours "se refaire" plus tard car il craint de perdre plus qu’il ne valorise ses gains.

Un autre biais est le cadrage. La manière de présenter un problème ou de se la représenter habituellement conduit à simplifier la solution. A la question: quelle serait l’épaisseur d’un bout de papier de 0,1 mm si on la pliait 100 fois? La plupart des personnes interrogées conceptualisent le problème en s’imaginant plier le papier et extrapolent un chiffre très inférieur à la solution: 845 trillions de fois la distance terre soleil. L’esprit ne peut pas se représenter des puissances et ramène le problème à son niveau mais de façon réductrice.

L’ancrage mental est également une erreur communément commise qui consiste à se fixer à un point de référence pour décrypter une nouvelle situation. Un investisseur pourra s’entêter à ne pas vendre s’il donne se focalise trop sur une information qu’il pense essentielle. La théorie l’explique par une mémoire qui peut être sélective et ne retient que les informations qui nous plaisent de retenir.

Ce type d’erreur n’est pas anodin. "Des règles de trading simples comme "couper ses pertes" (vendre dès qu’on fait des pertes), ne sont souvent pas respectées, même par des gérants expérimentés", commente Romain Lahoste. C’est pourquoi, les créateurs du fonds CCR Flex croissance, estiment nécessaire d’intégrer certains de ces principes à la gestion traditionnelle. "Il faut se fixer des règles de conduites rigoureuses et s’y tenir.

Dans notre fonds, nous fixons des "stop-loss", des seuils de vente préétablis que nous suivons même si le marché est appelé à remonter à court terme, sur un bear market rally", explique le gérant de fonds. "Nous considérons qu'il est préférable de renoncer à un gain à court terme pour éviter une perte plus importante à long terme", ajoute t-il.

Un exemple à méditer pour la Société Générale et ses 5 milliards d'euros perdus en une opération par un certain trader.