Y a-t-il un marché pour le livre électronique?

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Il paraîtrait que le marché du livre électronique frémit. Aux Etats-Unis, Amazon fait tourner à plein la "buzz-machine" pour convaincre que son livre électronique, le Kindle, est en train de décoller. Amazon ne donne toutefois pas de chiffres. En général ce n'est pas bon signe: quand un produit se vend bien, le fabricant ne résiste pas à le faire savoir, ne serait-ce que pour doper son cours de bourse. De son côté, Sony a profité d'une indisponibilité du Kindle pour pousser son Reader.

Sur le papier (si l'on ose dire), ces livres électroniques ont tout pour plaire. Bonne lisibilité, des capacités de stockages importants (on peut transporter toute une bibliothèque), une interface simple. Pourquoi donc, alors que la musique a connu une dématérialisation spectaculaire et irréversible, le livre ne parvient-il pas à se dégager de Gutenberg?

La première raison tient au système de prix. La musique partait avec une tarification propice à ce que les consommateurs sautent sur la première innovation technologique pouvant leur permettre d'échapper à une double pression (le terme est gentil): l'obligation d'acheter un CD complet pour avoir les deux morceaux souhaités, et un niveau de prix ridiculement élevé. Rien d'étonnant qu'avec une telle rente nourrissant une vaste chaîne alimentaire l'industrie musicale ait été sourde à la percée numérique. Elle n'a vu arriver ni la piraterie, ni -et c'est bien plus impardonnable- les services payants comme iTunes qui, en permettant une vente au détail des morceaux, a redonné à la musique son juste prix. Au passage, les majors de la musique se sont creusé une tombe vaste comme une crypte.

Pour le livre, la question du prix est différente. Un ouvrage en format électronique coûte une dizaine de dollars. A peine deux fois plus que sa version papier et autant qu'un livre de poche transportable, simple, solide fonctionnant sans batterie. Au coût de l'œuvre s'ajoute celui du support. Le Indole ou le Sony Reader coûtent entre 350 et 400 dollars. Pas donné pour un support fragile, qu'il faut avoir pris soin de recharger avant de prendre le train, etc.

A lui seul, le tandem structure de prix + praticabilité n'est pas en faveur du "eBook". A cela s'ajoute le facteur technologique. Les écrans de livres électroniques sont certes remarquablement lisibles et contrastés (au point qu'on peut même les utiliser en plein jour), mais le différentiel s'amenuise avec deux produits autrement plus multi-usages que sont le téléphone mobile et l'ordinateur portable. Les années 2007-2008 ont, à certains égards, porté un coup fatal au livre électronique avec deux produits-phares: l'iPhone d'Apple (ou l'iPod Touch) et les PC ultra-portables (dont les ventes ont explosé aux Etats-Unis cette fin d'année). Le facteur prix n'est pas à l'avantage du livre électronique qui coûte autant qu'un ultra-portable et nettement plus qu'un iPhone où que les smartphones à venir qui auront des performances comparables. Certes, pour l'heure, ces écrans n'ont pas le confort de lecture d'un livre électronique, mais les progrès sont rapides. Sur le marché américain, plusieurs applications destinées aux livres en format électronique sont d'ailleurs disponibles pour l'iPhone, et le nombre d'auteurs et d'éditeurs prêts à franchir le pas ne cesse d'augmenter.

Car évidemment, le maillon essentiel dans la dématérialisation du livre reste les éditeurs. Disons-le, en France c'est une corporation ossifiée dans un pieux conservatisme. S'y mêlent la vénération quasi religieuse de l'ouvrage imprimé -argument qui laissera de marbre les moins de 30 ans- et pour certains la volonté inavouée de préserver un certain élitisme dans l'accès à la littérature. En France, une réflexion sur le sujet est en cours (l'état des lieux se trouve dans le Rapport sur le Livre numérique remis à la ministre de la Culture cette année), mais la maturation risque d'être longue.

Pour l'heure, il n'y a pas péril en la demeure Gutenberg. Des technologies pas encore probantes, une structure de prix équilibrée entre un produit papier et sa version électronique, un piratage des œuvres encore faible, le livre électronique a peu de chances de connaître un tsunami numérique comparable à la musique. A tout le moins, il a quelques chances, dans l'immédiat de devenir une fonctionnalité d'appareils existants (téléphones portables, PC ultra-portables). Ses contenus attaqueront d'abord le vaste segment des ouvrages de référence pour lequel il offre des avantages évidents (cf. Ilimpeia versus les encyclopédies de nos parents). Quant à s'abstraire dans un roman, ce n'est pas demain que l'on prendra "un bon fichier" en lieu et place d'un "bon bouquin".