La fatale émigration du général Doriot

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Dans son bureau d'angle au Palais du Luxembourg, le sénateur Philippe Adnot s'emporte: "Savez vous quelle est la catégorie qui, en proportion, génère le plus grand nombre de chefs d'entreprises en France? Ce ne sont pas les diplômés d'HEC ou de l'Essec, ce sont les compagnons du Devoir! 50% d'entre eux créent leur entreprise!". Remarquable en effet, même si, un meilleur ouvrier de France capable de construire un escalier balancé sans clous ni vis ne va pas créer les emplois de demain dans le génomique ou de la nanotechnologie. Philippe Adnot appuie néanmoins sur un point sensible: la France n'a pas la culture de l'entreprise chevillée au corps. Le pays a beau déployer un vaste arsenal fiscal, organiser des circuits financiers permettant une irrigation du système de financement aux entreprises, l'innovation reste des plus difficiles à financer tant les mentalités sont lourdes à faire évoluer.

La sphère financière française est déconnectée des vertus de base du capital-risque où l'investissement est censé être créateur d'emplois qualifiés, d'innovation industrielle, de brevets, d'exportations, d'une contribution positive aux comptes extérieurs du pays... "Cela tient à la relation particulière à la notion d'entreprise en France, où l'on est peu conscient de son impact positif dans l'économie", juge Jérôme Gallot, président de CDC Entreprises, principal moteur du capital-risque et des fonds d'amorçage en France (voir précédente chronique). Lorsque l'on compare la structure du capital-risque en France et aux Etats-Unis, on est frappé par la différence d'expérience des dirigeants. Là-bas, la plupart des partners ont un passé d'entrepreneur, avec souvent une formation technique à laquelle s'ajoutera par la suite un cursus financier. De la même façon, dans les directions des sociétés de capital-risque, on trouve fréquemment des professeurs d'université ou des patrons de laboratoires de recherche siégeant dans des comités scientifiques.

Chez les Français, on peine à trouver d'autres profils que ceux issus de la sphère bancaire. Des cadres d'une compétence indiscutable, mais dont l'ADN particulier est évoqué par tous les acteurs du métier comme n'étant guère propice à l'audace. A la décharge des Français, le terreau américain est plus ancien. Curieusement, l'invention du capital-risque aux Etats-Unis est l'œuvre d'un Français, le général Georges Doriot. Cet ancien officier d'artillerie qui a émigré aux Etats-Unis avait créé en 1946, l'American Research and Development Corporation (ARDC) considéré comme la première firme de capital-risque américain.

Avec même une jolie performance financière puisque les 70.000 dollars investis en 1957 dans la firme Digital Equipment se transformeront en 355 millions de dollars en 1968 (soit un rendement annuel de 101%). Ce joli début, combiné à un substrat universitaire de qualité (Stanford, fondée en 1885, Berkeley en 1868), a créé un secteur financier bien structuré et puissant, lequel a été "durci" par les cycles économiques: belle croissance jusqu'à la récession de 1982-1983; reprise jusqu'au tournant des années 90 lorsque les LBO s'essoufflent; re-croissance jusqu'à l'explosion de la bulle internet en 2001-2002 et enfin reprise jusqu'a la crise financière de 2008. De quoi solidifier les nerfs et l'estomac. Corollaire de ce qui précède, les filières de formation aux techniques du capital-risque ont fleuri dans les universités et les business schools américaines. "Chez nous, on n'y est pas encore, confie un ancien élève d'HEC. Ceux qui choisissent la finance veulent aller bosser chez Goldman Sachs et ceux qui optent pour le marketing ne pensent qu'à l'Oréal".

Doriot ayant choisi l'expatriation, l'industrie du capital-risque est restée inexistante jusqu'à tout récemment. Il existe certes quelques exceptions comme Sofinnova fondée en 1972 avec, déjà, l'appui de la puissance public (en l'occurrence le Crédit National). Cette firme décide aujourd'hui de ses investissements en toute autonomie -même si CDC Entreprises participe à tous ses fonds (lire la bio intéressante de Sofinnova ici).

A cette éclosion récente du capital-risque français et une forte culture de prudence, s'ajoutent les effets (passés) de l'argent facile: "En France, le VC est largement issu du système des LBO avec des acteurs qui ont été habitués à des TRI [Taux de rendement interne] de 20 à 40%, note encore Jérôme Gallot. Tout le monde est allé dans le même sens. Avec la crise, la mode pourrait revenir au capital-risque basé sur des financements davantage connectés à l'économie réelle, au lieu de montages destinés à faire culbute sur culbute".

Cette divergence d'approche entre la France et les Etats-Unis en matière d'investissement privé à risque trouve aussi ses origines dans le développement des grands programmes nationaux. Dans les années 1950-1960, lorsque le gouvernement américain a lancé la conquête spatiale (dopant du même coup sa recherche militaire), les agences gouvernementales comme la Nasa se sont appuyées sur des grands groupes privés (Boeing, Rockwell, General Dynamics) mais aussi sur des myriades de plus petites structures -lesquelles servaient aussi de laboratoires de Recherche & Développement externalisés. Dans cet effort, toute la chaîne a été mise à contribution: les universités se voyaient octroyer de généreux financements pour des programmes précis, celles-ci collaboraient à des entreprises privées, tout cela créant un cercle vertueux avec des ponts entre les milieux académiques et entrepreneuriaux.

Dans le même temps, la France, elle, se dotait de grands programmes d'infrastructures gérés verticalement : l'industrie aéronautique, les transports, l'énergie, les télécoms ont eu pour principe d'internaliser entièrement leur R&D, souvent sous l'impulsion des grands corps d'ingénieurs qui les "tenaient". Pour eux, l'idée d'aller chercher de l'intelligence dans des entreprises privées, ou encore le fait de confier des programmes aux universités était tout simplement loufoque. Cela a donné des trouvailles que le monde entier nous a longtemps envié et que personne n'a acheté (Minitel, TGV, Concorde), mais aussi quelques succès commerciaux et industriels significatifs (Airbus, Arianespace, Areva). Ce système a tué certaines innovations (microprocesseur par exemple), même s'il faut lui reconnaitre des vertus incontestables: il suffit de comparer l'état des grandes infrastructures américaines et françaises pour s'en convaincre.

Au passage, l'ascenseur intellectuel qu'aurait du constituer les universités n'a pas quitté le sous-sol : pour les 84 pôles universitaires français, ce fut du perdant-perdant: ils sont paupérisés, vétustes, peu performants dans les classements internationaux et durablement déconnectés du secteur privé. De nombreux chercheurs sont naturellement partis essaimer des laboratoires étrangers alors que ceux qui restent sont retranchés dans une aigreur contestataire finalement bien compréhensible.

L'enjeu consistant à développer la recherche tout en la connectant à la sphère financière est donc crucial pour le pays. Les financiers français n'ont aucune excuse pour ne pas se montrer plus audacieux : ils ont à la fois les compétences et l'appui d'une puissance publique remarquablement performante et structurée dans ce domaine. Un projet à cinq ou dix ans, certes, mais aux résultats garantis.