Les (rares) visionnaires de la crise

Jocelyn Jovène

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Peu nombreux sont ceux qui ont pressenti le pire pour l'économie et les marchés financiers. Mais quelques économistes, gérants de portefeuilles ou investisseurs avaient averti assez tôt des risques qui planaient sur la finance mondiale.

On passera rapidement sur Warren Buffett, ne serait-ce que pour signaler que dès 2003 cet investisseur reconnu pour son flair, avait qualifié les dérivés de crédit d'armes financière de destruction massive. Car comme le dit l'adage boursier: "il n'y a guère de différence entre avoir raison trop tôt et avoir tort."

Il reste que plusieurs ont, dès 2006, averti des dérives de la financiarisation à outrance de l'économie.

C'est le cas de Nouriel Roubini. Surnommé "Docteur Doom" depuis par le New York Times mais réputé pour son éternel pessimisme, cet économiste, directeur du RGE Monitor, avait prévenu dès la fin de 2006 des risques de grave récession aux Etats-Unis. A l'époque, son discours faisait sourire. Un an plus tard, alors que le marché immobilier américain commençait à se décomposer, ses propos furent écoutés avec attention.

Début 2008, l'économiste avertit d'un risque d'aggravation de la crise, scénario qu'il décrivit en douze étapes avec faillites de hedge funds, de banques, et la nécessaire intervention des autorités publiques. Peu après la faillite de Lehman Brothers, Roubini évoque "l'arrêt cardiaque du système financier mondial", alors que les marchés de l'argent entre banques sont gelés. Il souligne la nécessite pour la Fed d'intervenir par des biais nouveaux (rachat de billets de trésorerie d'entreprises par exemple), et l'injection d'argent public dans les banques tout en laissant faillir certaines institutions. Ses dernières prévisions pour 2009 ont fait l'objet d'une récente publication.

Parmi les économistes, David Rosenberg, chef économiste pour l'Amérique du Nord chez Merrill Lynch, avertit d'un risque de récession dès le mois de janvier, et anticipe une forte baisse des taux d'intérêt de la part de la Réserve fédérale au niveau de 1%, niveau qui sera effectivement atteint en octobre. "Ce que l'on sait des périodes de déflation des actifs et de contraction du crédit est que leur impact sur l'économie s'étale sur des années, et pas quelques trimestres", déclarait-il récemment à l'agence Bloomberg.

John Paulson, ancien banquier d'affaires, patron de la société de gestion alternative Paulson & Co. Inc., a également anticipé très tôt le début des difficultés du système financier international. En 2007, il fut l'un des gérants les mieux payés au monde pour avoir anticipé l'effondrement des prix de l'immobilier, faisant croître de 600% ses fonds sous gestion. Une semaine avant le début de la crise, le 9 juillet 2007, il déclarait à la revue Pensions & Investments: "Nous sommes dans une bulle de crédit". Le gérant observait alors de "l'exubérance sur les marchés du crédit", estimant que "la liquidité massive conduisait à une mauvaise appréciation de la valeur" de certains titres de crédit.

Fin 2007, Paulson poursuit son raisonnement et demande à ses équipes d'analyser le bilan des banques, estimant que ces dernières seront de plus en plus nombreuses à pâtir de la crise financière en 2008... Un pari à nouveau gagnant. Aux dernières nouvelles, Paulson & Co. Inc. gérait 36 milliards de dollars d'actifs, contre 700 millions de dollars en juillet 2003.

Jeremy Grantham, co-fondateur et président de la société de gestion GMO , fondé en 1977 avertit lui aussi mi-2007 d'une dérive du système financier. Le gérant, réputé pour avoir anticipé l'éclatement de la bulle Internet au début des années 2000, prévoit une chute des prix de l'immobilier aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la baisse des marges bénéficiaires à l'échelle de la planète, et une augmentation des primes de risque.

Début 2008, dans un entretien accordé à Barron's, Grantham s'inquiéte du montant de dette supporté par l'économie et accuse ouvertement Alan Greenspan et Ben Bernanke de ne pas avoir empêché cet excès de dette. "La dette ne guide pas l'économie. L'économie est tirée par l'éducation, les heures de main d'œuvre travaillées, l'investissement dans le capital et la technologie. Elle n'est pas menée par 'Je te dois, tu me dois quelque-chose'", affirme-t-il alors, illustrant son propos en s'alarmant l'évolution de la dette totale des agents économiques rapportées au PIB américain.

Howard Marks, Président de la société Oaktree Capital, société gérant 55 milliards de dollars dans le cadre de stratégies alternatives, fait également état de sombres prévisions lorsqu'il observe les dérives des marchés financiers et des dirigeants d'entreprises. Il lui arrive de rédiger régulièrement des commentaires mis en ligne sur le site Internet de sa société. En juillet dernier, Marks s'alarmait dans un memo du court-termisme des gérants en général, de leurs clients et des dirigeants de sociétés cotées, estimant alors que l'on avait oublié depuis des années des principes de base comme "le devoir fiduciaire", "la préservation du capital", le "rendement du dividende" ou "l'investissement de long terme".