Les lettres de la récession

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Comment caractériser la crise actuelle ? En utilisant l'alphabet pardi ! Pour évoquer la forme de la récession, de nombreux économistes ont pris l'habitude de faire référence aux lettres de l'alphabet. En fait, à quatre lettres plus précisément dont la forme rappelle l'évolution attendue de l'activité économique. Et le principal objet des débats porte sur l'évolution de l'économie américaine, en raison de son poids dans l'économie mondiale.

Evoquer une forme en "L" c'est envisager le scénario du pire, c'est-à-dire une phase de déflation – chute des prix et de la demande – qui durerait aussi longtemps que la "décennie perdue" observée au Japon dans les années 1990. Cela signifierait que les décisions politiques pour sortir de la crise sont inopérantes et qu'elles ne font que traiter les symptômes, pas les causes profondes de la récession actuelle. Certains économistes veulent croire que ce type de déprime lancinante peut être évité, grâce justement à la batterie d'outils mise en œuvre outre-Atlantique (baisse des taux, intervention quantitatives de la Fed pour faire baisser les taux d'intérêt et permettre au marché immobilier – une des clefs de la reprise – de repartir, injection de capitaux dans les banques et traitement des actifs toxiques (cette dernière partie du programme étant la plus complexe à mettre en œuvre).

A l'inverse du scénario noir, le scénario en "V" d'une rapide sortie de crise. La contraction de l'économie intervient durant le premier semestre 2009, puis la reprise pointe le bout de son nez au cours du second semestre. Cela signifie que les politiques publiques ont réussi à redonner confiance aux agents économiques et que les banques se remettent à prêter normalement. Ce type de récession courte a déjà eu lieu aux Etats-Unis entre 1990 et 1991, ou en 2001. La reprise de l'activité économique en 2010 serait donc relativement forte (certains économistes tablent sur un rebond de 3,1% de l'activité l'an prochain).

Le "W", c'est en revanche la succession de mauvaises surprises. Le double dos d'âne. En gros, l'activité repart temporairement, grâce aux aides fiscales et autres dépenses publiques de l'Etat, mais se contracte à nouveau une fois l'effet de ces aides passé. Certains économistes pensent en effet que les ménages américains pris à la gorge pourraient utiliser l'argent reçu du fisc pour réduire leurs dettes sur leurs cartes de crédit, ou payer les mensualités de leurs emprunts immobiliers, plutôt que de consommer. Selon qu'ils dépensent ou mettent de côté l'argent du fisc, l'économie américaine évoluera en dent de scie, ou s'orientera plus vers un scénario en "U".

Une récession de l'économie américaine en forme de "U" signifie qu'elle sera longue (24 mois) et pénible. Les économistes du RGE Monitor prédisent une contraction de 4% du PIB américain en 2009 (le recul du PIB a débuté au troisième trimestre 2008). Elle serait suivie d'une reprise molle et lente de l'économie en 2010. La baisse de la consommation des ménages devrait se poursuivre tout au long de 2009, en raison d'un double effet de perte de richesse (l'immobilier et les actions), de l'augmentation du taux de chômage (qui pourrait se rapprocher des 10%), d'un endettement toujours élevé et du resserrement des conditions d'accès au crédit, ce qui pèserait sur l'investissement des entreprises. C'est un scénario auquel semble se rattacher plusieurs économistes, ainsi le patron de la Fed, qui voit une reprise modérée en 2010.

Cette référence à l'alphabet, évolutive au fil du temps, a au moins un intérêt, celui de définir un univers des possibles, et d'envisager en conséquence des réponses différentes en termes de politique économique. Une manière de se rassurer mais pas vraiment de prédire l'avenir, malheureusement. Si on ne sait toujours pas dans quel style de récession on se trouve, prendre position sur la forme possible de la récession offre au moins l'occasion d'un vif débat entre économistes.