Invitez un banquier à dîner!

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Depuis le début de cette crise, une seule chose est encore moins assurée que les marchés financiers: c’est leur couverture par les media. Un jour, Warren Buffet dans le New York Times m’exhorte à acheter plutôt que vendre – la baisse d’aujourd’hui est la hausse de demain, c’est pour ma génération la chance à ne pas rater.

Le lendemain, dans son émission "Mad Money" sur la chaine CNBC, Jim Cramer certifie que si on risque d’avoir besoin de liquidités dans les cinq prochaines années il faut vendre "d’urgence!". Et il y a la Chine. Quand des semaines après la catastrophe, l'agence de presse Xinhua annonce que la CIRC "évalue l’impact domestique de la tourmente des marchés financiers américains" et qu’elle va "suivre de près la situation afin de protéger de manière efficace les intérêts des assurés du pays".

Merci, les gars. Vous me réveillez quand vous avez fini?

Ce qui n’est pas clair, vraiment, c’est si les choses vont aussi mal qu’on le dit, ou nettement plus mal que ce qu’on veut bien nous dire. C’est pour ça que, comme beaucoup de gens, je me suis mis à rechercher des sources directes pour m’informer. J'ai choisi ceux qui sont en première ligne, les banquiers eux-mêmes.

Vous voulez la vérité vraie? Invitez un banquier à dîner. Mais dépêchez-vous, parce qu’il ne sera peut-être pas libre avant un moment. Les banquiers sont aujourd’hui devenus, après les pompiers de New York, l’invité qu’il faut absolument avoir à sa table. Mike (Merrill Lynch, Gestion des risques) ou Bruno (Barclays, Gestion Privée) avaient déjà des semaines de fous, ils ont maintenant une vie sociale intense à gérer.

Mais avant de vous plonger dans vos vieux carnets d’adresse et vos profils Facebook, sachez que l’opération requiert une bonne connaissance du protocole, le sens de la modération et une parfaite maîtrise des arts de la table.

Tout d’abord, il vaut mieux ne pas attaquer les choses de front directement à l’apéro. Si possible, il vaut mieux attendre la salade. (Vous ne voudriez pas donner à votre ami l’impression que c’est uniquement à cause de la crise que vous avez subitement retrouvé son numéro. Encore qu’il s’en doute probablement). Ensuite, avec délicatesse et précision, abordez le sujet dans un aparté décontracté: "Bruno, mais tu bosses dans la banque? Alors qu’est-ce que tu penses de tout ça?"

Bruno étant déjà passé par là, il vous répondra d’un air évasif "Tu veux dire la crise financière?", et vous répondrez d’un air tout aussi évasif, "Par exemple". Et voilà, c’est parti.

On peut se dire que la crise racontée par les faiseurs de crise eux-mêmes est la scène idéale pour le théâtre d’un dîner. En fait, je me suis rendu compte que c’est beaucoup moins idéal pour calmer mes angoisses financières. Parce qu’exactement comme celui des media, le message des banquiers est plein de contradictions. Certains se montrent confiants, d’autres alarmistes, et pour certains j’ai tout simplement l’impression qu’ils parlent chinois.

Si le discours de votre banquier-invité est optimiste, comme dans "La route va être longue, c’est sûr, mais je crois qu’on a passé le plus dur", il y a des chances qu’il ait encore son boulot, et qu’il soit content de pouvoir prouver sa reconnaissance en s’en tenant au credo de propagande.

Si au contraire votre banquier-invité vient de se faire virer, il y a des chances qu’il parle de la crise avant vous. Le problème est qu’il ne s’arrêtera pas jusqu’à ce qu’il soit assis dans son taxi pour rentrer. Et très probablement, il dira que les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont "systémiques" (ils aiment ce mot !), que toutes les banques vont mal et que les problèmes étaient là bien avant que sa banque et lui ne se plantent.

Il y a aussi le banquier-invité qui ne peut pas s’empêcher de vous faire profiter d’un scoop d’initié, comme dans "John, ce que je vais te dire est confidentiel. Il ne faut pas le répéter". "OK." "C’est la merde. Mais vraiment. Mais je ne t’ai rien dit. Compris?" J’ai toujours peur qu’il conclue par "sans quoi je serais obligé de te tuer." Et comme le type qui dénonce l’industrie du tabac dans le film Révélations, voilà mon ami assis en face de moi qui me dit de mettre mon argent sous mon matelas. Je devrais être content d’obtenir enfin un message impartial d’une source de première main, mais tout d’un coup j’ai l’impression d’être compromis. En tout cas, je ne l’inviterai plus.

Il reste un dernier genre. Ceux qui n’exagèrent ni ne mentent jamais. Ceux qui finalement donnent l’impression que personne n’a aucune idée de ce qui se passe, surtout pas les banquiers. Ils sont la toile blanche, sur laquelle mes névroses et moi pouvons peindre le tableau que nous voulons – un champ de marguerites impressionniste ou un Cri de Munch.

"Pierre, tu crois qu’on va vers 20% de chômage et une récession pour dix ans?"

"C’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter". J’opine et je remercie Pierre pour son avis inspiré. Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander comment je réagirais si quelqu’un d’autre me répondait d’une façon aussi vague.

L’entrepreneur qui refait la chambre des enfants. "Karl, est-ce que les travaux qui devaient finir cette semaine risquent de se prolonger jusqu’à la fin de l’année?"

"C’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter." Notre éboueur: "Gérard, est-ce que les poubelles risquent de pourrir dans le local jusqu’à ce qu’on ait une invasion de rats?" "C’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter."

Prenez n’importe quelle autre profession, vous ne trouverez pas la marge d’erreur ou le bénéfice du doute qu’on accorde aux conseillers financiers. Et quand j’entends leurs réponses, je pense toujours à Donald Rumsfeld et à ses fameux "known knowns", "known unknowns" et "unknown unknowns": "ce qu’on sait qu’on sait", "ce qu’on sait qu’on ne sait pas" et "ce qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas". On sait qu’il y a une crise financière (known known). On sait qu’on avance vers une récession, mais on ne sait pas pour combien de temps (known unknown). Mais qu’est-ce que moi je dois faire et est-ce que ça peut empirer? "Voilà un unknown unknown, John", dirait Donald.

Donc après des caisses de vin, des kilos de côte de bœuf et un nombre incalculable d’appels aux taxis G7, tout ce que j’ai obtenu de mes amis banquiers est aussi discordant que les tuyaux des media auxquels j’essayais d’échapper, et l’un et l’autre aussi sombres que le Bordeaux que je sers.

Parfois j’aimerais être en Chine. Au moins là bas, on leur dit la vérité.