Nortel: retour sur une déroute

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Nortel est d'abord victime d'une instabilité à sa direction. En 10 ans, quatre dirigeants se sont succédé à la tête de l'entreprise. Au début, sous la présidence de John Roth, ce sont les années de croissance. Porté par le développement d'Internet partout dans le monde, le chiffre d'affaires de Nortel explose. Entre 1994 et 2000, il est passé de 8,8 milliards de dollars à 30,3 milliards. Mais les résultats ne suivent pas. Après le rachat de Bay Networks pour 9 milliards de dollars en 1999, le groupe dépense 16 milliards en 2000 pour reprendre 4 sociétés.

Bulle

L'éclatement de la bulle Internet fait tanguer le navire dès 2001. Le groupe doit constater que le prix payé pour certaines de ses acquisitions sous l'ère Roth (Bay Networks, Alteon, Xros, Qtera) était trop élevé et passe plus de 12 milliards de dollars de dépréciations d'actifs ainsi que d'importantes charges de restructuration. Nortel cette année accuse une perte de 27 milliards de dollars, un record dans l'histoire des affaires canadiennes.

John Roth est remplacé par Frank Dunn, jusqu'alors directeur financier du groupe. Dunn ne restera en place que 2 ans, débarqué à la suite de la découverte d'irrégularités comptables. Il sera condamné et Nortel devra payer une amende au gendarme américain de la Bourse. Bill Owens prend alors la direction de l'entreprise mais ne restera que 19 mois à sa tête. Il est remplacé en novembre 2005 par Mike Zafirovski, un ancien de Motorola, auréolé de sa réputation de redresseur d'entreprise.

Mr Fix It

Débauché à prix d'or (Zafirovski touche 20 millions de dollars de salaire annuel et 40 millions de dollars pour rupture de son contrat avec son ancien employeur), "Mr Fix It" ("Mr Répare-tout") axe sa stratégie sur les réductions de coûts. Il tente de recentrer la recherche de Nortel sur un nombre plus réduit d'activités -technologie LTE (considérée comme la quatrième génération de téléphonie mobile), équipements pour les communications d'entreprises (marché dominé par Cisco) ou matériels de transmission optique (cœur des réseaux de communication). Des partenariats sont signés avec le coréen LG, mais également Microsoft, IBM et Dell.

Ces décisions sont peut-être trop tardives. A la faveur d'une nouvelle ère de croissance économique, de nouveaux concurrents viennent marcher sur les platebandes du canadien (Huawei en tête), tandis que d'autres concurrents fusionnent (Alcatel-Lucent, Nokia-Siemens) pour faire face à la concentration des donneurs d'ordres. Malgré des restructurations en série qui ont conduit à une division par quatre des effectifs depuis 2000, Nortel continue à perdre de l'argent et investit moins que ses principaux concurrents.

Repreneurs

Fin 2008, le groupe n'a plus de fonds propres et doit gérer une montagne de dettes de 12 milliards de dollars. Sa mise en faillite est prononcée mi-janvier 2009. Depuis, ses principaux concurrents cherchent à récupérer à bon compte les actifs les plus intéressants, dans le cadre d'une vente aux enchères qui doit se terminer le 24 juillet. Nokia et Siemens ont proposé 650 millions de dollars pour reprendre les activités dans les communications mobiles (CDMA et technologie LTE) et ont récemment reçu l'aval des autorités américaines de la concurrence.

Selon la presse, l'américain Avaya lorgnerait du côté des équipements de communication pour entreprise, évalués à quelques 500 millions de dollars. Alteon Web Switching, acquis en 2000 pour 7 mililards de dollars, est revendu pour 18 millions de dollars à la société Radware.

Plan de survie

De son côté, MatlinPatterson, un fonds d'investissement spécialisé dans les entreprises en difficulté, a demandé à la justice de suspendre une vente par appartements de Nortel, le temps de monter un projet de restructuration viable, qui pourrait passer par l'échange de dettes contre des actions. A ce jour, la justice n'a pas suivi le fonds. La direction de Nortel estime, elle, qu'il est urgent de vendre des actifs. Tout retard dans cette vente risque de conduire à une baisse du prix de cession et de maintenir les clients de Nortel dans l'attentisme, rendant la situation de l'entreprise encore plus difficile.

Car malgré les difficultés actuelles, Nortel reste un acteur de poids dans l'économie canadienne. Son budget de R&D (1,6 milliard de dollars) est l'un des plus gros du Canada et des centaines de PME profitent de leur proximité avec l'équipementier de télécommunications. L'avenir de Nortel -dont certaines filiales ont déjà été mises en liquidation- reste des plus incertains.