Le rôle mondial du dollar en question

Julien Beauvieux avec AFP

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Le caractère historique de la crise actuelle s'affirme un peu plus chaque jour. Les propositions chinoises concernant la mise en place d'une nouvelle monnaie de réserve mondiale, rôle aujourd'hui occupé par le dollar, ont provoqué des réactions mitigées des principaux responsables politiques de la planète. Mais elles pourraient donner une nouvelle impulsion aux débats sur la réforme du système financier mondial qui doivent occuper le prochain sommet du G20.

Le yoyo des principales devises mondiales et la politique monétaire expansionniste de la réserve fédérale américaine sont actuellement au cœur des préoccupations des dirigeants de la planète, Chine en tête. Le premier créancier des Etats-Unis, inquiet de l'accroissement considérable des liquidités libellées en dollar qui déprécieraient ses avoirs, a pour la première fois remis en cause le statut de monnaie de réserve mondiale du billet vert.

"L'éclatement de la crise et son débordement dans le monde entier reflètent les vulnérabilités inhérentes et les risques systémiques dans le système monétaire international", a expliqué le gouverneur de la banque centrale chinoise dans un texte publié lundi 23 mars sur le site internet de l'institution. L'établissement "d'une monnaie de réserve largement acceptée (…) pourrait prendre du temps", a-t-il concédé, mais "on devrait étudier tout particulièrement comment donner un rôle plus important aux DTS".

Les Droits de tirage spéciaux (DTS) ont été créés en 1969 par le FMI comme avoir de réserve pour compléter les réserves des pays membres, alors que l'offre de dollar et d'or ne suffisait plus. Ils n'ont cependant jamais réellement été utilisés, le rôle se bornant à celui d'unité de compte.

Côté américain, ces déclarations ont bien entendu été rejetées en bloc mardi 24 mars par le président Barack Obama, par le président de la Fed Ben Bernanke et par le secrétaire au Trésor Timothy Geithner. Tout trois se sont opposés à cette proposition, le président Obama réitérant sa confiance dans la solvabilité américaine et estimant que "le dollar est extraordinairement fort en ce moment" et qu'une monnaie mondiale n'est pas nécessaire.

Côté européen, le commissaire aux affaires économiques Joaquin Almunia a jugé le même jour que le dollar, en tant que "monnaie de réserve internationale", "va continuer à être là pour une longue période", même si "tout le monde est d'accord avec le gouverneur Zhou sur la nécessité de renforcer le rôle du Fonds monétaire international".

Outre la Chine, l'idée d'une refonte du système monétaire mondial autour des DTS a ses partisans. Le directeur général adjoint de l'institution, John Lipsky, a jugé la proposition "sérieuse", "comme une question à long terme qui mérite d'être étudiée et examinée". L'idée avait déjà proposée par le financier George Soros en 2002, l'année où l'euro avait entamé son raffermissement face au billet vert. La Chine pourrait également compter sur le soutien de la Russie, qui milite déjà pour la création d'une monnaie de réserve supra-souveraine.

Le caractère supranational d'une telle devise pose néanmoins problème, dans la mesure où une monnaie acquiert la confiance des investisseurs si elle est gagée par un pouvoir économique et un pouvoir politique. Selon l'économiste chinois Andie Xie, la proposition de Pékin est donc vouée à rester lettre morte mais vise peut-être à envoyer une mise en garde aux Etats-Unis à la veille du G20.

Le sommet, qui s'ouvre début avril à Londres, intervient en effet alors que le dollar a connu un nouvel accès de faiblesse face à l'euro depuis l'annonce de programmes de rachat d'obligations publiques et privées par la Fed, du plan Geithner de sauvetage des banques américaines et du plan Obama de relance économique.

Ces programmes ont convaincu les investisseurs du volontarisme des pouvoirs publics américains, et ont favorisé un retour du goût du risque, favorable à l'euro. Mais ils posent de plus en plus les questions de la soutenabilité à moyen et long terme de l'endettement américain.

Les propositions de la Chine, qui est pour l'instant prête à continuer de financer les émissions de dette américaine, peuvent en ce sens être considérées comme un nouveau rappel à l'ordre. "En proposant une réforme aussi radicale, la Chine démontre son influence grandissante dans la refonte du système monétaire mondial, et se veut très offensive dans le débat des responsabilités concernant les déséquilibres globaux", a estimé mercredi 25 mars le chef économiste de la Deutsche Bank dans une note citée par Marketwatch.com.

Le Général De Gaulle avait en son temps dénoncé le "privilège exorbitant" des Etats-Unis, qui est de pouvoir s'endetter dans leur propre monnaie. Cette situation, issue de la nouvelle donne de l'après 1945, a contribué lors de la dernière décennie à une expansion considérable de l'endettement publique et surtout privé des Américains, dont le miroir "comptable" a été les excédents commerciaux chinois et japonais. Un troc titre de dette contre marchandises bon marché en somme.

La crise a révélé la fragilité de cette situation et appelle des mesures de rééquilibrage de l'économie mondiale, notamment au niveau monétaire. Espérons qu'elles seront évoquées et discutées au prochain G20.