"D'autres scénarios sont possibles" pour l'industrie musicale

Propos recueillis par Guillaume Guichard

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Les députés examinent à compter de mardi 10 mars le projet de loi Création et Internet contre le piratage. L'application de ce texte est attendue avec impatience par l'industrie musicale. Les majors estiment en effet que l'explosion du piratage sur internet est l'une des premières causes de la chute des ventes de musique et que la mise en place de la riposte graduée va favoriser l'émergence d'une offre légale de musique en ligne. Patrick Waelbroeck, professeur associé d'économie à l'École nationale supérieure des télécommunications (ENST), pense au contraire que le texte n'est pas une bonne chose. Même pour les maisons de disque.

E24 - Qui est le plus affecté par le piratage?

Patrick Waelbroeck - L'échange illégal de fichiers musicaux touche principalement la création musicale basée sur la diffusion de masse. La diffusion de masse est ce qui permet aux majors de rentabiliser les coûts de promotion de leurs artistes. Ces coûts représentent entre 30% et 60% du prix d'un CD, et le piratage empêche justement de les rentabiliser.

La loi pourrait-elle avoir des effets pervers?

Oui, et ce, même pour l'industrie de la musique de masse qu'elle est censée protéger. La loi Création et Internet, au lieu de favoriser les offres de musique légale, pourrait tout simplement conduire les consommateurs à se tourner vers d'autres formes de loisirs. Aujourd'hui, la musique représente le deuxième panier de dépense de loisirs, derrière le cinéma et juste devant les jeux vidéos. Mais ces derniers pourraient bien dépasser la musique d'ici 5 à 10 ans.

Existe-t-il des modèles économiques alternatifs pour l'industrie musicale?

Aujourd'hui, les grandes maisons de disque, les "majors", appliquent la stratégie du "hit and run" [frapper et courir, ndlr]: elles misent tout sur des stars puis récoltent l'argent le plus vite possible. Mais on peut en effet imaginer d'autres scénarios. Il y a d'abord celui de la "Star Ac", dans lequel la télévision finance la création musicale et assure sa promotion via les médias de masse. Plus radical, on peut imaginer un modèle où les artistes ne seraient rémunérés que par les concerts et les produits dérivés.

Les acteurs de l'internet peuvent-ils eux-mêmes devenir producteurs?

Oui. Les fournisseurs d'accès à internet pourraient ainsi produire les artistes pour fournir du contenu musical à leurs abonnés. Une stratégie dans la logique de l'offre commerciale "quadruple play", c'est-à-dire du "triple play" (internet, téléphone et télévision) plus de la musique. Autre scénario envisageable: des sites comme la plateforme de partage vidéo YouTube, pourraient faire la promotion des artistes. Les audiences attirées par ce contenu musical seraient ensuite monétisées par la publicité. Mais, vous l'aurez remarqué, les majors ne joueraient qu'un rôle mineur dans tous ces scénarios alternatifs. C'est pour cela qu'elles s'accrochent à ce qu'elles ont et défendent la loi Création et Internet.