La vraie création de valeur

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La dépression boursière et le ralentissement de la conjoncture économique, un peu partout sur les trois continents, vont provoquer des réductions de coûts et d’effectifs. Nous voyons déjà les effets de la crise en France avec la remontée du chômage (8000 chômeurs de plus en septembre) et un taux de croissance proche de zéro. Croyez-moi, nous allons assister à la valse des temps de crise: plans sociaux, fermetures temporaires d’usines, plans de délocalisation ou d’externalisation…Objectif de tout cela: des prix de revient toujours plus compétitifs pour l’entreprise. Conséquence de tout cela: évidemment et surtout, des salariés sur le carreau… C’est brutal, bien sûr, mais est-ce efficace?

Les pratiques de gouvernance placent les actionnaires et les dirigeants au centre des intérêts de l’entreprise. Le code de commerce indique, de son côté, que l’objectif principal d’une société est la réalisation de bénéfices. N’est-il pas logique, dans ce cadre de référence, que la pression de l’actionnaire oblige les dirigeants à accumuler toujours plus de bénéfice au détriment de l’épanouissement des collaborateurs et des salariés ? Les Dirigeants sont contraints de se transformer en "cost killer" pour servir les intérêts du boss. Dans le contexte actuel de crise profonde, il est nécessaire, urgent, de réformer cette gouvernance. La recherche du profit est indiscutablement un objectif essentiel, mais il serait suicidaire de ne pas comprendre qu’elle ne peut s’accomplir sans le concours et l’adhésion des collaborateurs. Certes ce sont les mandataires sociaux qui déterminent la vision ainsi que la stratégie à suivre. Mais ce sont les autres collaborateurs qui mettent en œuvre cette stratégie. Or chaque stratège devrait le savoir: tout est affaire d’exécution. Cette phase est souvent critique et difficile. Voilà pourquoi il faut mettre les intérêts des salariés sur le même plan que ceux des actionnaires. Pour prendre en compte la vraie création de valeur.

Comment faire?

Avant de répondre à cette question, rappelons les points essentiels de la gouvernance d’entreprise telle que pratiquée dans les grandes multinationales, identifions ses limites et proposons des pistes de réformes.

La gouvernance d’entreprise, selon Hélène Poix(*1), a pour objectif d’assurer l’efficacité des structures de gouvernement (dirigeants opérationnels, conseil d’administration, assemblée des actionnaires) et de vérifier que les actionnaires peuvent influencer les grandes décisions de l’entreprise. Le rapport Cadbury(*2), pour sa part, la définit comme le système par lequel les entreprises sont dirigés et contrôlés.

La gouvernance peut se résumer en cinq principes : responsabilité et intégrité des dirigeants et des administrateurs ; indépendance du conseil d’administration; transparence et divulgation des informations, respect des droits des actionnaires et vision stratégique à long terme. Sans trop rentrer dans le détail de ces principes, certains relèvent de la morale, comme la responsabilité et l’intégrité. D’autres évoquent des attitudes ou des modes d’organisation et de gestion, comme l’indépendance du conseil et la vision à long terme.

On voit bien que cette gouvernance s’adresse essentiellement aux actionnaires et aux mandataires sociaux….. Pas un mot sur les autres collaborateurs qui vont jouer un rôle important dans la gestion opérationnelle de la société. Je propose de rajouter un sixième principe de gouvernance : assurer un juste équilibre entre les intérêts des actionnaires, des dirigeants et les salariés.

Un actionnaire perçoit des dividendes grâce à l’action de ses dirigeants mais aussi par un travail opérationnel quotidien de tous les salariés qui contribuent à la réalisation des objectifs fixés. Le "sixième principe" montrerait à une société qu’elle peut réaliser des bénéfices à condition que le niveau de résultats escompté soit compatible avec les intérêts des employés les plus performants.

En conséquence, les plans de restructuration ne devraient pas s’orienter systématiquement vers des compressions d’effectifs maximums avec pour seul objectif le profit. Un vrai capitaine d’industrie – cette espèce est malheureusement en voie de disparition - ne laisserait pas sur le tapis des collaborateurs compétents avec de l’ancienneté dans la société. Il chercherait, avec une vision de moyen-terme, à faire évoluer ses compétences vers des marchés plus porteurs pour la société. Oui, cette solution est plus couteuse à court terme mais pas sur le moyen terme. Elle nécessite en revanche de grandes compétences de management qui devraient être rémunérées en conséquence. Un dirigeant capable de faire progresser les résultats de son entreprise tout en préservant un maximum d’emploi, devrait être payé à prix d’or ! Malheureusement, l’actionnaire réclame toujours plus de cash flow. Il est donc beaucoup plus simple pour l’équipe dirigeante de choisir les solutions radicales et les plus profitables.

La gouvernance d’entreprise que j’appelle de mes voeux tient en un slogan: Vive les capitaines d’industries, à bas les cost killers! Pour garantir ce nouveau principe, il faudra renforcer le rôle des comités éthiques de gouvernance, composés uniquement d’administrateurs indépendants et de représentants du personnel. N’importe quel collaborateur du groupe doit pouvoir le saisir à tout moment. Le rôle actuel de ces comités, comme par exemple celui de Veolia Environnement, est de veiller aux bonnes pratiques dans tous les domaines de la fonction du groupe (technique, financier, environnement, social). Ils devraient en plus donner son avis sur toutes les opérations importantes de la société, notamment pour les opérations de restructuration, d’acquisition, de cession, d’externalisation, et de délocalisation. En cas de plan de restructuration, ils vérifieraient son bien fondé et regarderaient avec attention si les emplois ont été sauvegardés au maximum. Les résolutions devraient figurer dans le rapport annuel, document de référence.

Il va sans dire qu’il serait totalement utopique de mettre en œuvre ces principes d’équilibre entre le capital humain et financier sans l’adhésion de tous les gouvernements de notre planète. Il faudra convaincre les Américains qui ne jurent que par le profit et la valeur en bourse des titres, et les Chinois, qui pratiquent le capitalisme comme nos ancêtres. Enfin, soyons positifs ! La crise actuelle est une opportunité certaine pour qui veut faire souffler un vent d’humanisme sur nos entreprises.

(*1) Présidente de Pechel Industries Partenaires, auteur du livre Gouvernance d’entreprise (collection HEC Executive MBA)

(*2) Committee on the financial aspects of corporate governance, publié en Grande Bretagne le 2 décembre 1992.