La spéculation dope le pétrole

Julien Beauvieux

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A quoi est dû la récente hausse du baril de brut ? A une hausse de la demande ou à la spéculation ? Les deux, estiment certains observateurs, mais la spéculation semble avoir un temps d'avance sur les fondamentaux du secteur.

"Sommes-nous en train de vivre un remake en miniature de 2008?", s'interroge Yves Smith sur le blog Naked Capitalism, en référence à la flambée du brut de l'an dernier. L'année avait été marquée par l'envolée de l'or noir à 147,47 dollars en juillet, avant de le voir brutalement rechuter par la suite. Dans le sillage de la dégringolade du dollar, le pétrole avait jusqu'à l'été dernier joué le rôle de valeur refuge contre l'inflation. Mais il avait aussi bénéficié d'un afflux de liquidités et de l'intervention d'investisseurs financiers ayant des horizons plus ou moins longs.

Fondamentaux

La confirmation de la récession de l'économie et la chute du taux d'inflation ont provoqué la rechute du baril de brut. Mais cela n'a eu qu'un effet temporaire. En quelques mois, le prix du baril de pétrole a quasiment doublé, après être passé par un plus bas de 32 dollars en février dernier. Les raisons fondamentales de cette remontée sont pour l'instant peu nombreuses. La résilience de la Chine et les signes de moindre détérioration de certains indicateurs économiques aux Etats-Unis ont redonné le moral aux intervenants. Ces derniers s'inquiètent désormais de la baisse des investissements des compagnies pétrolières. L'AIE, qui table sur une baisse de 2,9% de la demande de brut cette année, a toutefois relevé sa prévision à 83,3 millions de barils par jour.

Les seules lois de l'offre et de la demande ne suffisent pourtant pas à justifier la progression du prix du pétrole, qui a franchi les 72 dollars jeudi 11 juin lors des échanges électroniques matinaux. "Le pétrole est en train de grimper à cause de la faiblesse du dollar et du spectre d'un rebond imminent de l'inflation", note Daniel Dicker, un ancien trader sur le Nymex.

Demande "sans fin"

Selon cet observateur, la réponse, "c'est la demande sans fin". "Elle correspond selon moi au désir incessant, irrépressible et souvent déraisonné des investisseurs de se placer sur le marché du pétrole. Dans des fonds indexés sur les matières premières, via les ETF et directement sur les marchés futurs, il y a un intérêt renouvelé pour le pétrole dans le portefeuille de tous les investisseurs", explique-t-il.

Ce facteur a contribué à la flambée des cours du pétrole, car les marchés sur lesquels s'échangent les contrats futurs sur le pétrole sont relativement étroits. Selon les calculs de Daniel Dicker, la valeur des contrats échangés sur le Nymex ne représente qu'environ 30% de la capitalisation de la compagnie pétrolière Exxon Mobil. "Intuitivement, nous pouvons nous attendre à ce qu'un montant relativement faible d'investissements ait un impact conséquent sur les prix", déduit-il.

La conséquence est terrible, car "toute estimation d'un prix cible est un tir dans le noir, une pure devinette", conclut-il, en référence à la prédiction de Goldman Sachs, qui voit le baril à 85 dollars fin 2009 et 95 dollars fin 2010. Malheureusement, ce jeu de devinette complique sérieusement l'élaboration des budgets des entreprises, minant l'investissement et la consommation.