On nous empêche de téléphoner gratuitement

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La voix sur IP (VoIP), c'est ce qui permet de téléphoner via le réseau Internet. Pour l'instant, ce n'est possible qu'en fixe (à la maison, au bureau ou en wi-fi). Mais cela est en train de changer dans la mesure où téléphoner à partir de son mobile sans utiliser son forfait est en train de devenir possible.

Aujourd'hui, l'évolution ne concerne que les Etats-Unis. L'opérateur de télécommunications

AT&T vient d'annoncerque les applications de VoIP comme Skype ou Google Voice pourront utiliser le réseau 3G
. L'évolution est considérable dans la mesure où actuellement, l'utilisation de ce type d'applications permettant de ne pas payer les communications téléphoniques était possible mais simplement en wi-fi, ce qui revenait à une utilisation fixe de l'application. Mieux vaut en effet ne pas s'éloigner de la borne wi-fi pour ne pas couper la communication.

Anachronisme

En passant par le réseau 3G, la VoIP devient totalement mobile. Pourquoi alors continuer à payer un forfait basé sur les communications téléphoniques?

Cette révolution s'est déjà produite dans la téléphonie fixe. Avant, les Français s'abonnaient à France Télécom pour avoir un téléphone fixe à la maison. Aujourd'hui, ils sont abonnés à Internet (c'est ce qu'ils paient) et bénéficient du téléphone gratuitement (en plus de la télévision). C'est le triple play.

Dans la téléphonie mobile, les Français paient pour l'instant un forfait basé sur le temps de communication téléphonique. C'est la connexion à internet qui est quasi-gratuite. Mais comme pour le téléphone fixe en son temps, la donne pourrait s'inverser prochainement et obliger les opérateurs que sont Bouygues Télécom, Orange et SFR à revoir leur modèle économique basé sur le paiement des appels téléphoniques.

Malsaine concurrence?

Car en interdisant les appels via internet depuis leurs réseaux mobiles, les opérateurs télécoms se protègent de la concurrence des offres gratuites et illimitées. Les évolutions favorables aux consommateurs trouvent souvent leurs limites dans l'intérêt des opérateurs.

AT&T n'a pas décidé à la légère d'ouvrir son réseau 3G aux applications VoIP. L'opérateur américain est sous le coup d'une enquête de la Federal Communication Commission (FCC). L'autorité de régulation des télécommunications américaine, qui a d'ailleurs été informée de la décision d'AT&T, a ouvert en août une enquête sur le rejet de l'application Google Voice de la boutique en ligne AppStore d'Apple, tandis que le Sénat américain s'interrogeait sur les liens d'exclusivité entre les opérateurs et les fabricants de téléphones mobiles. La pression était donc forte.

Obligation juridique

En France, seule une obligation juridique expresse pourrait contraindre les opérateurs de télécoms à autoriser la VoIP mobile qu'ils bloquent actuellement. Et comme le sujet dépasse nos frontières nationales, il est vraisemblable qu'il sera abordé au niveau européen dans les prochains mois. Mais si aucune directive européenne n'oblige les opérateurs à ouvrir leur réseau, le marché de la voix sur IP en mobilité n'arrivera jamais. Même si c'est dans l'intérêt du consommateur.

Bouygues, SFR et Orange sont très actifs dans la préservation de leur pré-carré. La simple évocation de l'arrivée d'un quatrième opérateur mobile (la fameuse 4e licence) leur donne l'irrésistible envie de prendre les armes juridiques et de former des coalitions. En ce moment, ils s'opposent tous à Free, possible nouvel entrant. Mais le débat n'est pas là.

Comme pour tout, il ne faut pas négliger tous les aspects du problème. Et la difficulté pour les autorités européennes sera bien de procéder à un arbitrage entre les intérêts des consommateurs et le risque pesant sur les opérateurs.

L'avocat du diable

Certes les opérateurs de télécommunication gagnent beaucoup d'argent. Certes, ils dictent souvent leur loi aux consommateurs. Mais à leur décharge, ils ont aussi de lourdes obligations, notamment en matière d'investissements. La technologie avance à grand pas et la mise à niveau des réseaux est plus que nécessaire. Dans l'Internet fixe par exemple, les opérateurs de télécoms supporteront financièrement une grosse partie des investissements relatifs au déploiement de la fibre optique qui nous permet d'accéder au haut débit. Demain, dans le mobile, ils devront financer les technologies permettant d'accroître les capacités des réseaux. On le voit bien aujourd'hui,

réseau 3G arrive à saturation avec l'augmentation du nombre de smartphones
.

Or, sans garantie de retour sur investissement, comment les inciter à investir? Evidemment, leur seule motivation pour réaliser ces dépenses lourdes est l'assurance qu'elles leur permettront de gagner de l'argent. C'est la règle capitaliste numéro 1.

Leurs marges font pâlir d'envie bon nombre d'autres secteurs mais pour autant n'avons-nous pas intérêt à maintenir des opérateurs de télécommunications forts? D'un point de vue strictement économique, ils sont un atout. Malgré les dérapages, ils créent des emplois et sont un contrepoids efficace pour lutter contre l'hégémonie d'autres acteurs tout aussi bénéficiaires mais beaucoup plus hégémoniques encore.

C'est là qu'arrive la notion de Net Neutrality pour Nework Neutrality, un concept de web ouvert et autorégulé inventé par Google. Cette problématique globale fera sans nul doute débat au niveau européen.

Transfert de marges

L'idée de garder le web comme espace de liberté est séduisante mais permet surtout à certains de maintenir des positions dominantes. Sous prétexte de défendre la liberté Google contrôle tout et en retire des bénéfices. Aujourd'hui, la première régie de publicité en France, c'est Google. Ce n'est pas TF1. Ce n'est pas une régie de radio et encore moins de presse écrite. C'est Google. Les entreprises de médias ne tirent plus la majorité des profits générés par leurs contenus. Elle va dans la poche de Google. "Ce qui s'est produit sur le marché des médias, à savoir un transfert de marges d'une industrie vers quelques géants de l'Internet, pourrait arriver dans les télécoms", remarque un expert souhaitant rester anonyme. Surtout quand Google défend l'idée qu'il n'a pas à se soumettre aux règles en vigueur dans les télécommunications (lire ici l'article du Wall Street Journal).

En France, ce transfert de richesse pourrait s'avérer problématique pour les entreprises nationales dans la mesure où nous ne possédons pas de géants d'Internet. Les bénéficiaires seront donc sans nul doute de nationalité américaine.