Le risque croissant du recours à la dette

Thibaud Vadjoux

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La ligne rouge a été franchie. Le déficit budgétaire a atteint près de 89 milliards d'euros à fin mai 2009, selon les chiffres communiqués vendredi par le ministère de l'Economie. Comme l'annonçait récemment Eric Woerth, ministre des comptes publics, le déficit est parti pour dépasser 7% du PIB en 2009, soit 125 à 130 milliards d'euros à la fin de l'année.

Mécaniquement, la dette publique va s'envoler à 77% du PIB en 2009 selon la dernière prévision du gouvernement avec une hypothèse de contraction de 3% du PIB. Dans cette de situation, les économistes redoutent un emballement de la dette. La "soutenabilité" de la dette, c'est-à-dire la capacité de financer la dette grâce à la croissance, risquerait alors d'être remise en question.

Cette situation s'observe lorsque le taux de croissance du PIB nominal est inférieur au "taux d'intérêt apparent de la dette" (la part de la charge de la dette dans la dette totale, 4,3% en 2008 par rapport à 2007). Cela signifie que la croissance ne suffit plus à payer la part consacrée au seul remboursement de la dette. La stabilisation de la dette n'est plus possible: son poids augmente plus vite que l'économie.

Effet boule de neige

Quand la situation empire, un effet "boule de neige" apparaît: le seul moyen de payer les intérêts de la dette est de créer de nouvelles dettes. Et ce mécanisme auto-entretenu peut s'accélérer. La France est à l'entrée de cette zone dangereuse. Selon le rapport de la Cour des comptes de juin 2009 sur les finances publiques, en 2008, "le solde primaire (NDLR: l'excédent ou le déficit budgétaire avant paiement des intérêts de la dette), est redevenu nettement négatif en 2008 (-0,6 % du PIB). Cela conduit donc à devoir financer par l’emprunt non seulement la totalité des charges d’intérêt de l’année mais, en sus de ces charges, un volume additionnel de dépenses équivalent à 0,6 point de PIB."

Mauvais élève de l'Europe

Cette dégradation des finances de l'Etat place la France parmi les plus mauvais élèves européens. "La situation de déficit primaire avec laquelle la France a renoué en 2008 (-0,6 point de PIB) n’a été observée, cette même année, que dans cinq autres Etats de la zone euro (l’Irlande et l’Espagne notamment). La zone euro, hors France, a dégagé un excédent primaire moyen de 1,6 point de PIB et l’Union européenne, hors France, un excédent primaire de 0,6 point de PIB", explique la Cour des comptes.

Les pays de la zone euro hors France peuvent ainsi assurer la moitié des charges d’intérêts de la dette publique (près de 22 % pour la moyenne de l’Union à 27). En revanche, "en France, le financement des charges d’intérêts de la dette publique, et même au-delà, est entièrement assuré par un endettement supplémentaire. Ce contraste est particulièrement net par comparaison avec l’Allemagne puisqu’un excédent primaire de 2,6 points de PIB y a été enregistré en 2008, comme en 2007", ajoute la Cour des comptes.

Baisse temporaire de la charge de la dette

Cette situation s'est néanmoins améliorée depuis le début de l'année. Une chance que l'on peut attribuer indirectement à la crise. "La charge de la dette est en baisse de 2,7 milliards par rapport au montant prévu pour 2010 dans le budget triennal", relève le ministère de l'Economie dans son rapport adressé à l'Assemblée pour préparer le budget de l'automne. Elle devrait s'établir à à 42,5 milliards en 2009 selon le gouvernement contre 55 milliards d'euros en 2008 selon la Cour des comptes.

Désinflation et baisse des taux d'intérêts

D'après Christian Babusiaux, président de la première chambre de la Cour des comptes, "il est en effet possible que, sur 2009, les charges d'intérêt n'augmentent que faiblement, malgré la très forte hausse de la dette.

Deux raisons expliquent cette hausse modérée: "d'une part le ralentissement de l'inflation réduit le coût des obligations indexées (OATI) par rapport à 2008 où le premier semestre avait été marqué par une accélération de l'inflation. D'autre part, l'Etat a privilégié davantage en 2008 et depuis le début de 2009 les émissions à court terme (BTF et BTAN) par rapport aux émissions à long terme (OAT) afin de profiter de la faiblesse des taux d'intérêt à court terme. Dans l'immédiat, l'endettement supplémentaire de l'Etat lui coûtera moins cher que les 4,2% que coûte en moyenne la dette déjà constituée", avance le magistrat. Mais ce choix et ces facteurs positifs ne sont pas tenables durablement, avertit-il.