Gazprom, le deuxième Etat russe

Thibaud Vadjoux

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Un géant. Gazprom, premier producteur et exportateur mondial de gaz (21,5% de la production mondiale), est assis sur 20% des réserves de gaz de la planète. Vitrine de la puissance russe, le groupe pèse 8% du PIB national, emploie 436.000 personnes, assure les besoins énergétiques en gaz de tout le pays et exporte un quart de sa production vers les gros marchés européens (la France est son 4e client après l'Allemagne, l'Italie et la Turquie) et les anciens satellites de l'URSS comme l'Ukraine.

Le groupe est l'une des premières capitalisations boursières de la planète avec ExxonMobil (Etats-Unis), PetroChina (Chine) et Wal-Mart (Etats-Unis). Ses bénéfices ont explosé au premier semestre 2008 en atteignant 13,8 milliards d'euros (+83%) et son chiffre d'affaires 42 milliards d'euros (+52,4%). La forte demande mondiale de gaz et la hausse des prix ont dopé les performances de Gazprom.

Gazprom n'est pas seulement spécialisé dans le gaz. C'est un conglomérat: le groupe est présent dans les médias (télévision NTV et TNT, six stations de radio et huit quotidiens dont Izvestia), il possède sa propre banque (Gazprom Bank), une compagnie d’assurance (Sogaz), une compagnie aérienne (Gazpromavia) et même son équipe de football, le Zénith de Saint-Pétersbourg.

Mais il a surtout l'intention de s'imposer comme un acteur global de l'énergie. En rachetant en 2005, la société pétrolière Sibneft au milliardaire russe Roman Abramovitch, exilé en Grande-Bretagne, Gazprom a mis la main sur le pétrole russe. Le groupe veut conquérir les marchés à l'international. Il tire ses lignes de gaz un peu partout dans le monde. Vers l'Europe, deux projets de gazoducs sont en réalisation (North Stream en Mer Baltique et South Stream en Mer Noire et Blue Stream vers la Turquie) pour desservir directement les zones de consommation. Gazprom investit aussi activement dans le gisement de Shtokman dans la mer de Barents, à partir duquel ses méthaniers iront vers les Etats-Unis.

Détenu à 50,002% par l'Etat, Gazprom est, par sa puissance financière et économique, la carte maîtresse du pouvoir. D'abord, parce que les revenus de Gazprom assurent 20% des recettes budgétaires de l'Etat. Ensuite car le groupe a permis à la Russie de s'imposer sur l'échiquier mondial. Ce trésor d'Etat est fermement défendu par le pouvoir. Le groupe est un jeu de poupées russes d'hommes d'affaires et d'oligarques. Le Kremlin chapeaute le tout et place ses têtes.

Les exemples abondent. Le Président russe, Dmitri Medvedev, est l'ancien patron de Gazprom. Il a été remplacé à la tête du groupe par Alexeï Miller, proche de Vladimir Poutine. L'ancien président russe a été et continue d'être un grand artisan de la montée en puissance de Gazprom. Aujourd'hui premier ministre, Vladimir Poutine a remplacé Viktor Zoubkov au gouvernement qui a trouvé un point de chute à…Gazprom, au Conseil d'administration. Et il est pressenti pour prendre la tête du groupe.

Ce mélange des genres conduit à une superposition des stratégies de Gazprom et de l'Etat. Cela se voit clairement dans la crise en Ukraine. Depuis la "révolution orange" qui a porté au pouvoir Viktor Iouchtchenko, l'Ukraine se rapproche de l'Europe et de l'OTAN et aspire à suivre le modèle occidental. Le rideau de fer n'est pas tout à fait oublié. Moscou qui veut garder son influence sur le pays, a décidé de faire payer l'Ukraine pour ce qu'il considère comme une trahison en lui facturant plus cher le gaz.

La position de monopole de Gazprom lui permet d'utiliser l'arme tarifaire à discrétion. Si l'Ukraine se rapproche de l'Europe de l'Ouest alors elle paiera le tarif européen, soit 250 dollars les 1.000 mètres cubes contre 50 dollars auparavant. Et si Kiev refuse de rentrer dans le rang, notamment en payant sa dette à la Russie, la facture passera à 418 dollars et les robinets seront coupés. Mais du même coup, l'ensemble de l'Union européenne, gros client de la Russie, en pâtit car 80% des livraisons de gaz passent par les gazoducs d'Ukraine. C'est un tiers de la production de Gazprom, exportée vers l'Europe, qui est en jeu pour le groupe russe.

Une solution va s'offrir d'ici à 2010 pour réconcilier les intérêts financiers de Gazprom (conserver ses riches clients européens) et ceux du Kremlin (tenir dans sa main Kiev). La société russe est en train de réaliser le gazoduc, North Stream, passant par les côtes de la Baltique, pour servir directement le consommateur européen. L'ancien chancelier allemand, Gerhard Schröder, est à la tête du consortium germano-russe qui doit construire cette voie alternative aux canaux ukrainiens.