La croisade du Pape contre la finance

Thibaud Vadjoux

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A la veille du G8 en Italie, où seront discutées les avancées du G20 du 2 avril dernier et sera poursuivie la vaste réflexion sur l'après-crise, Benoît XVI livre son analyse de la crise économique, sociale et financière, dans sa dernière encyclique, écrite en collaboration avec de nombreux économistes (lire le texte en Français, sur le site du quotidien La Croix). La mondialisation, la finance, la sécurité alimentaire, l'accès aux matières premières, le syndicalisme, la société de consommation ou encore le développement durable, sont passés en revue très concrètement, avec un regard critique sur le libéralisme.

"Caritas in veritate" ou "L'amour dans la vérité", du nom du titre de l'encyclique, fustige, ainsi, le profit lorsqu'il n'est pas "orienté vers un but qui lui donne un sens relatif aussi bien à la façon de le créer que de l’utiliser. La visée exclusive du profit, s’il est produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté", prévient-il.

Recadrage

Les patrons et financiers peu scrupuleux sont pointés du doigt: "Ces dernières années, on a vu la croissance d’une classe cosmopolite de managers qui, souvent, ne répondent qu’aux indications des actionnaires de référence, constitués en général par des fonds anonymes qui fixent de fait leurs rémunérations".

Benoît XVI réclame un recadrage de la finance. Il faut que la finance, "en tant que telle, avec ses structures et ses modalités de fonctionnement nécessairement renouvelées après le mauvais usage qui en a été fait et qui a eu des conséquences néfastes sur l’économie réelle, redevienne un instrument visant à une meilleure production de richesses et au développement".

Le marché coupable

Benoît XVI s'en prend également aux multinationales et aux groupes de production locale "qui ne respectent pas les droits humains des travailleurs dans les différents pays". La protection des brevets retient également l'attention du Pape. "Il existe des formes excessives de protection des connaissances de la part des pays riches à travers l’utilisation trop stricte du droit à la propriété intellectuelle, particulièrement dans le domaine de la santé".

Le Pape dénonce également les inégalités produites par la mondialisation: "la richesse mondiale croît en termes absolus, mais les inégalités augmentent", aussi bien dans les pays riches que dans "des zones plus pauvres, avec des situations permanentes de misère déshumanisante". Les Etats ont leur part de responsabilités. En s'adonnant "aux nouvelles formes nouvelles de compétition qui, dans le but d’attirer les centres de production des entreprises étrangères, ... (les Etats) ont entraîné l’affaiblissement des réseaux de protection sociale".

Anti-consumérisme

En prenant le parti de la défense de l'environnement, Benoît XVI pousse "la société actuelle à réellement reconsidérer son style de vie qui, en de nombreuses régions du monde, est porté à l’hédonisme et au consumérisme, demeurant indifférente aux dommages qui en découlent". Consommation rime avec lutte sociale. Avec des accents presque marxistes, Benoît XVI, appelle, à de nouvelles formes d'organisations syndicales. "Sans nécessairement épouser la thèse selon laquelle on est passé de la position centrale du travailleur à celle du consommateur, il semble toutefois que cela soit un terrain favorable à des expériences syndicales novatrices", explique t-il.

Le Pape serait-il devenu altermondialiste? Non, se défend le Vatican. "L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend aucunement s’immiscer dans la politique des États", note d'emblée le texte.

Pape, alter-mondialiste

L'encyclique écrite en latin et traduite en 5 langues, a pour objet de servir de base de réflexion pour les chrétiens et non d'établir des dogmes. Néanmoins, comme ses prédécesseurs, Benoît XVI inscrit la doctrine sociale de l'Eglise dans la critique du capitalisme. "Rerum novarum", la première encyclique de Léon XIII (1891), échafaudait la première doctrine sociale de l'Eglise en prenant la défense des travailleurs en pleine révolution industrielle.

Benoît XVI, s'appuie, lui, surtout sur l'encyclique sociale de Paul VI (1967) "Populorum progressio" qui posait les jalons d'une nouvelle vision sociale dans un monde façonné par de nouveaux phénomènes: la mondialisation, l'émergence du tiers monde et, dans l'hémisphère nord, l'emballement de la société de consommation.

Avec cette encyclique, Benoît XVI semble vouloir fermer une période dont les aboutissants ne sont pas totalement négatifs: "il est vrai que le développement a eu lieu et qu’il continue d’être un facteur positif qui a tiré de la misère des milliards de personnes".

Mais, clairement, il appelle à une nouvelle période où le marché et le capital ne seront pas au centre de l'activité économique. "Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser: "En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale", affirme t-il.