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FAKE OFFNon, le Forum économique mondial ne veut pas supprimer l’argent liquide

Non, le Forum économique mondial n’exhorte pas à supprimer l’argent liquide au profit de crédits sociaux

FAKE OFFLe discours d’un économiste sur les monnaies du futur, qui explique les risques potentiels et les gains des monnaies numériques de banques centrales, a été sorti de son contexte et détourné
Le président et fondateur du Forum économique mondial, Klaus Schwab, serra la main du Premier ministre chinois, Li Qiang, à Tianjin, en Chine, lors du Davos d'été, le 26 juin 2023.
Le président et fondateur du Forum économique mondial, Klaus Schwab, serra la main du Premier ministre chinois, Li Qiang, à Tianjin, en Chine, lors du Davos d'été, le 26 juin 2023. - WANG Zhao/AP/SIPA / WANG Zhao/AP/SIPA
Emilie Jehanno

Emilie Jehanno

L'essentiel

  • Au Davos d’été, Eswar Prasad, économiste star et enseignant à l’université de Cornell aux Etats-Unis, spécialiste des monnaies numériques, a donné une conférence sur l’argent du futur le 28 juin.
  • Il souligne que les monnaies numériques de banques centrales peuvent se révéler des outils « merveilleux ». Mais qu’elles peuvent avoir « le potentiel de nous emmener vers un monde meilleur ou un futur assez sombre ».
  • Ses propos et un livre blanc sur ces nouvelles monnaies ont été détournés et sortis de leur contexte.

Les sommets sont matière à fantasme, d’autant plus quand le thème des monnaies dématérialisées s’y invite. Environ 1.500 dirigeants d’entreprise, chefs de gouvernement, universitaires, dirigeants issus de la société civile se sont réunis à Tianjin, en Chine, du 27 au 29 juin pour la 14e rencontre annuelle des nouveaux champions. Organisée par le Forum économique mondial (ou en anglais World Economic Forum, WEF) et connue familièrement sous le nom de "Davos d’été", cette rencontre portait sur le thème de l’entrepreneuriat.

Dans un tweet très viral partagé plus de 2.800 fois, un compte relais de contenus complotistes a dénoncé la consigne du Forum économique mondial, qui aurait « exhorté les pays occidentaux à interdire "de toute urgence" les espèces et à introduire un système de crédit social à la chinoise » lors de cette rencontre. Cette demande serait mise en œuvre « dans un contexte de scepticisme public croissant et généralisé à l’égard de l’agenda mondialiste ».

A l’appui de cette affirmation, un lien mène vers un article d’un blog allemand. Dans celui-ci, une conférence donnée par un économiste sur les monnaies du futur et un rapport du WEF sur l’interopérabilité des monnaies numériques de banques centrales sont détournés pour en tirer des conclusions qui n’y apparaissent pas.

FAKE OFF

Dans le rapport du Forum économique mondial, il n’est jamais fait référence à une quelconque « urgence » à mettre en place dans les pays occidentaux une monnaie numérique de banques centrales, ni dans la conférence de l’universitaire. Soulignant qu’en 2023, l’intérêt des monnaies numériques de banques centrales (MNBC) a pris un « élan significatif » avec plus de 100 pays concernés, ce livre blanc a pour but de « coordonner » et de « promouvoir l’interopérabilité des systèmes de paiement au niveau national et transfrontalier ». Il montre notamment quelles sont les priorités des pays ou des régions dans le développement de ces monnaies numériques.

Une nouvelle forme de monnaie

Ces nouvelles monnaies en sont à leur balbutiement, leur développement ne fait pas l’unanimité et doit encore convaincre de leur utilité. La Banque de France a, dans un document PDF, détaillé le fonctionnement. Cette nouvelle forme de monnaie est émise par une banque centrale, sous un format dématérialisé. Elle viendrait en option de paiement, en complément des espèces.


Schéma qui montre comment peut être introduit une monnaie numérique émise par une banque centrale.
Schéma qui montre comment peut être introduit une monnaie numérique émise par une banque centrale.  - Capture d'écran/Banque de France

Plusieurs banques centrales étudient la possibilité d’en émettre, dont la Banque centrale européenne. La Commission européenne souhaite développer un euro numérique, version dématérialisée de la monnaie unique. Le 28 juin, elle a présenté un cadre législatif pour ce projet, qui suscite l’hostilité des banques. Cet euro numérique pourra être stocké sur une carte ou un téléphone mobile, permettra des paiements en ligne, mais aussi des paiements sans aucune connexion Internet qui préserveront autant l’anonymat que des pièces et billets.

Des fantasmes complotistes

Ces nouvelles monnaies suscitent aussi des fantasmes complotistes. Ainsi, plusieurs éléments faux sont mis en avant dans l’article du blog allemand, nommé "la vérité triomphe". Il y est avancé, sans aucune preuve ni élément allant dans ce sens, que, « en réalité » la monnaie numérique « cédera tout le contrôle financier sur la vie des gens aux banques centrales et aux gouvernements ».



A l’appui, une phrase (p.15) a été extraite du livre blanc, elle donne des pistes pour « faire progresser les sociétés sans numéraire » : « Se concentrer sur la réduction de l’utilisation des espèces, promouvoir les paiements numériques et améliorer la littératie financière pour stimuler la croissance économique, tout en prenant en compte les préoccupations en matière de confidentialité. » Cette phrase concerne en fait une des priorités de la région Asie-Pacifique pour développer des monnaies numériques de banques centrales. Et ne correspond pas aux priorités énoncées en Europe ou en Amérique du Nord. Et il n’est en rien écrit qu’il s’agit d’interdire l’usage des espèces.

Et une alerte réelle sur des risques potentiels

Mais c’est surtout le discours d’Eswar Prasad, économiste star et enseignant à l’université Cornell aux Etats-Unis, spécialiste des monnaies numériques, qui a alarmé et dont le sens des propos a été détourné. Lors d’une conférence au Forum économique mondial le 28 juin, toujours visible sur YouTube, il explique en une demi-heure les enjeux de l'argent du futur.

Un extrait, diffusé sur Twitter, a été particulièrement relayé (à partir de 32 min) : Eswar Prasad souligne que les monnaies numériques de banques centrales, qu’il soutient, peuvent se révéler des outils « merveilleux ». Mais elles peuvent avoir « le potentiel de nous emmener vers un monde meilleur ou un futur assez sombre ».

Une nouvelle monnaie qui pourrait être programmée

Il développe ainsi son argumentation : « d’énormes avantages » peuvent être associés aux monnaies numériques de banques centrales comme la « programmabilité ». Les unités de monnaie des banques centrales pourraient permettre aux gouvernements de « décider que ces unités sont utilisées pour acheter certaines choses, mais pas d’autres qu’ils jugent moins souhaitables, comme des munitions, de la drogue, de la pornographie », etc.

Mais, alerte-t-il, « si vous avez des unités de monnaies de banque centrale avec des caractéristiques différentes, ou si vous utilisez la monnaie de banque centrale comme un canal pour mener des politiques économiques de manière très ciblée, ou plus largement pour les politiques sociales, cela pourrait vraiment affecter l’intégrité de la monnaie de banque centrale et l’intégrité et l’indépendance des banques centrales ».

Son discours est donc une alerte sur des risques potentiels, mais pas du tout une exhortation du Forum économique mondial à supprimer l’argent liquide pour instaurer un crédit social à la chinoise.

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