« Ils en ont besoin », « je ne peux faire plus »... Les dons aux Banques alimentaires rattrapés par l'inflation ?

Reportage A l’occasion de la collecte nationale des banques alimentaires, « 20 Minutes » s’est rendu dans les rayons d’un E.Leclerc à Paris

Jean-Loup Delmas
Les bénévoles des banques alimentaires craignent de récolter moins de dons, dans un contexte d'inflation et de crise de pouvoir d'achat.
Les bénévoles des banques alimentaires craignent de récolter moins de dons, dans un contexte d'inflation et de crise de pouvoir d'achat. — JLD
  • Ce week-end, c’est la collecte nationale des banques alimentaires. Traditionnellement, ces trois jours permettent de récupérer (et préparer) plus de 20 millions de repas, soit 10 % du total annuel distribué aux plus démunis.
  • Cette année, la crainte de l’inflation et de dons moins importants pèse sur les bénévoles, alors que les demandes ont augmenté.
  • 20 Minutes a suivi une collecte ce vendredi, dans un E.Leclerc parisien.

A la manière d’un chat ne sachant pas s’il rentre ou s’il sort, Christine hésite. Elle prend une deuxième boîte de lentilles, la regarde, la repose, quitte le rayon, revient sur ses pas et la saisit à nouveau. Ce sera son choix définitif, portant ses donations à deux conserves, un pack de serviettes hygiéniques et un sachet de pâtes. « Vous comprenez, les fins de mois sont difficiles pour moi aussi », se justifie-t-elle, presque honteuse d’avoir hésité.

Le lot a déjà de quoi ravir les bénévoles des Banques alimentaires, sur le front de ce Lerclerc du 14e arrondissement depuis 9h en ce vendredi matin. Pendant trois jours, jusqu’à dimanche, une collecte nationale est organisée dans plus de 9.000 enseignes en France, comme à chaque fin novembre. Elle permet généralement de récolter plus de 20 millions de repas, soit environ 10 % du chiffre de l’année.

L’impact de l’inflation sur les dons

10 %, c’est aussi le nombre de personnes supplémentaires nécessitant de l’aide au cours du dernier semestre, informe Marine, membre des Banques alimentaires, qui guette devant le supermarché. Une telle hausse avait mis deux ans apparaître pendant les années Covid, en 2020 et 2021. Davantage qu’un tsunami, l’inflation actuelle ressemble donc plus à une marée qui monte, monte, et que rien ne semble pouvoir endiguer. Faim et précarité sont bien là, les 130.000 bénévoles déployés dans toute la France également. Demeure une inquiétude : les dons suivront-ils malgré la crise du pouvoir d’achat ?

Un peu de frilosité gagne les bénévoles en ce début de matinée. « Généralement, c’est à partir de 11 heures que les gens affluent, et en fin de journée, on verra bien », espère Brigitte, chargée de donner les flyers à l’entrée.


Brigitte est chargée de donner les flyers à l'entrée du Leclerc
Brigitte est chargée de donner les flyers à l'entrée du Leclerc - JLD

Parmi les volontaires, deux tendances dominent. Côté optimisme, la précarité n’a jamais été aussi médiatisée et présente dans les débats politiques, ce qui devrait inciter les gens, se sentant plus concernés, à donner massivement. Côté pessimisme, les Français galèrent déjà à remplir leur propre frigo, ils auront moins tendance à penser aux autres. « J’étais à Monoprix avant de venir, ça donne moins que d’habitude, c’est inquiétant mais logique », souffle Henri en triant les boîtes de conserve récoltées. On souhaite faire bonne figure, mais le doute est là. « Il y a la crainte d’avoir moins de dons que les autres années, admet Anaïs, porte-parole des Banques alimentaire. Même les pâtes sont devenues chères, alors que c’est un des produits phares de nos collectes. On a également peur que les gens donnent des produits de moins bonne qualité ».

La générosité des temps de crise

Reste la foi dans les belles surprises et les histoires qui finissent bien. « On avait aussi peur lors des années Covid, et finalement, les dons ont été au rendez-vous, rassure Marine, drapée de son long manteau. En période de crise, les gens peuvent aussi se montrer plus solidaires. » Et s’il y a bien une personne à la foi inébranlable, c’est Philippe, autre membre des Banques alimentaires. Vous avez plus de chance de croiser le Yéti ou le monstre du Loch Ness qu’un regard triste de sa part. Nouvelle raison de sourire : son chariot se remplit doucement mais sûrement de produits offerts. « Avant, c’était le coronavirus, avant ça, les ''gilets jaunes''… Il y a toujours une bonne raison d’avoir peur que ça ne marche pas, mais on fait le pari de la solidarité chaque année, et chaque année, le pari est remporté ».

Et ce n’est pas cette femme offrant deux paquets de biscuits de ses propres courses - elle n’avait pas repéré la présence de l’association avant - qui lui fera dire le contraire. La justification est limpide : « J’ai connu ça moi aussi… Alors, c’est normal de donner. »

« Je sais que des gens en ont plus besoin que moi »

D’un optimisme à toute épreuve - « Je suis comme ça dans la vraie vie, ce n’est pas que pour la presse » –, Philippe raconte cette autre dame âgée qui a offert une cargaison de pâtes, les jeunes solidaires - « ce ne sont pas que les vieux qui donnent », ou cet homme pas très bien apprêté qui a fourni une bonne partie de son chariot. On frôle le cliché du ''Ceux qui ont le moins donnent le plus'', mais un peu de confiance dans l’esprit collectif ne fait pas de mal par les temps qui courent.


Philippe et Franck participent à la collecte nationale
Philippe et Franck participent à la collecte nationale - JLD

Christine le confie : « Je donne parce que je sais que des gens en ont bien plus besoin que moi. Mais rien qu’en payant ça en plus, je renonce à de la viande pour ce week-end » Les serviettes hygiéniques ont été son seul achat au-dessus de 3 euros, mais aucune hésitation au moment de prendre ce produit. « Vous imaginez, les pauvres dames qui n’ont pas même ça… Ça doit être très handicapant. »

« Je ne peux donner plus »

Entre les rayons, on entend le refrain incessant de l’inflation : factures qui enflent, produits qui deviennent hors de prix et frigos qui se vident. « Je donne, c’est important quand même, mais j’ai pris les produits les moins chers, regrette Thomas. Je ne peux faire plus ». Les concessions s’enchaînent pour les donateurs : « Je ne prends plus de marques », « Avant, je donnais des biscuits, maintenant, ce sera juste des pâtes », « Une boîte de raviolis, c’est toujours mieux que rien, non ? ». On donne ce qu’on peut à ceux qui ont encore moins.



Alice, elle, fait ses courses en élève studieuse : flyer en main pour prendre les produits les plus pertinents, et chariot organisé pour séparer ses dons de ses achats personnels. Ses cheveux gris et son regard fier attestent de la personne qui en a vu d’autres, mais son discours se remplit d’humilité : « J’ai encore l’image des files alimentaires étudiantes pendant les confinements. Aujourd’hui, même les gens qui travaillent ont faim et garnissent ces rangs. Quel sens a tout ça ? J’ai une bonne retraite et la chance d’avoir vécu à une période où un emploi était synonyme d’un ventre bien plein. Je rends juste ma part en donnant un peu plus que les autres ».

Il est 11 heures, le moment fatidique d’un premier bilan du côté des bénévoles. « Ça a l’air de se remplir pas mal, les chariots ont meilleure allure », commence à se satisfaire Brigitte. Anaïs se permet un souffle de soulagement qu’elle ne serait pas accordée deux heures auparavant : « On voit pas mal de conserves, de pâtes, de produits hygiéniques - c’est important aussi, et les gens y pensent de plus en plus. » A un mois jour pour jour de Noël, Philippe nous l’avait bien assuré : « On n’est jamais déçu par la générosité. »

Cinq produits qui manquent aux Banques alimentaires

Anaïs, porte-parole des banques alimentaires, nous a listé les cinq produits qui manquent généralement en fin d’année ou dont les associations ont le plus besoin.

- Les poissons en conserve, comme les sardines, les maquereaux, le thon…. Cela constitue d’excellentes sources de protéines, et se conserve longtemps.

- Les lentilles et toutes les légumineuses, qui sont de bons féculents protéinés.

- Le chocolat noir, car les donateurs peuvent avoir tendance à parfois oublier l’importance de la nourriture plaisir.

- Les pâtes et tous les produits avec le blé, dont les prix ont flambé avec la guerre en Ukraine.

- L’huile, dont le coût a également énormément augmenté avec le conflit.