Royaume-Uni : En périphérie de Londres, la crise et la faim rongent aussi la middle class

britain blues (2/4) Politique, économique, sociale… Le Royaume-Uni est en proie à une crise permanente. « 20 Minutes » est allé sur place pour prendre le pouls de la population

Jean-Loup Delmas
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L'établissement de la Brixton Soup Kitchen, actuellement en travaux. L'association utilise un camion en avant.
L'établissement de la Brixton Soup Kitchen, actuellement en travaux. L'association utilise un camion en avant. — JLD
  • Que ce soit à Downing Street ou dans les supermarchés, les jours se suivent et se ressemblent pour les Britanniques : c’est la crise permanente. Economique, sociale, énergétique, politique.
  • Une crise qui a la particularité de toucher presque l’ensemble de la population, et pas seulement les plus fragiles. Selon un sondage, la moitié des habitants confient sauter des repas et ne pas manger à leur faim.
  • A Londres et dans sa périphérie, où 20 Minutes s’est rendu, les associations sont débordées devant le nombre de personnes tombées dans la précarité en raison de la hausse des prix. Des citoyens qui ne s’attendaient pas à se retrouver dans une telle situation.

De notre envoyé spécial à Londres,

S’il y a un affront qu’Anastasia, londonienne de 31 ans d’origine grecque, ne supporte pas, c’est bien d’être dérangée pendant sa pause déjeuner. Encore plus vu le motif de l’interlude. Une Alerte Info de la BBC, ce mardi, sur son portable, reprend une citation du nouveau Premier ministre, Rishi Sunak : « Le Royaume-Uni est plongé dans une crise économique ».

« Merci pour le scoop ! », ironise cette directrice des opérations d’une petite agence de consulting, aux abords de Liverpool Street. Il y a quelques jours, elle a accordé une prime de 2.000 Livres à tous ses employés, afin de les aider à payer leur facture d’énergie cet hiver. « On est obligé de les soutenir, sans ça, ils n’auront pas de quoi se chauffer. C’est dire où en est le pays. Et on est plutôt bien payé, ici. Imaginez ailleurs… »

Du flegme à la résignation

Les deux longues heures d’attente lors de notre atterrissage à l’aéroport de Gatwick, pour manque de personnel au sol, nous avaient mis la puce à l’oreille avant même de fouler le sol anglais : le pays tourne au ralenti. Déjà, Gwen, notre voisine à bord, se désespérait de l’état dans lequel elle allait retrouver sa patrie :  « Plus rien ne fonctionne correctement, le pays est cassé. Tout est devenu compliqué. »

A Londres, même constat - les bus en retard, les pubs ayant fermé leurs cuisines, les boutiques qui baissent le rideau plus tôt, les gens qui sortent moins, l’ambiance pesante.  « On va s’accrocher. Que peut-on faire d’autre ? », souffle Gwen. Un légendaire flegme britannique qui frôle parfois l’inertie voire la résignation au goût d’Anastasia, dont le caractère méditerranéen a parfois du mal avec le faux calme de la Tamise : « Les factures d’énergie ont doublé ! Imaginez la même situation en Grèce, tout le monde serait dans la rue. Chez vous, en France, le gouvernement aurait déjà été renversé 23 fois.  »

Il y a bien sûr, outre-Manche, des grèves historiques. Mais l’atmosphère est bien calme pour un pays où un ménage sur deux confie ne plus manger à sa faim et sauter des repas *, où la facture énergétique a augmenté de 30 % en avril et de 80 % en octobre, et où l’inflation atteint 10,1 % - record du G7 –, avec des aides bien mollassonnes du gouvernement comparé à ses voisins européens. Une voie presque sans issue : lorsque Liz Truss a promis d'importantes baisses d'impôts, les marchés ont paniqué et le cours de la Livre a dégringolé encore plus sévèrement, entraînant la Première ministre dans sa chute.

Une misère indicible et invisible

C’est bien la résignation qui s’est installée dans les yeux de John, ce lundi, dans le borough de Lambeth, dans le Grand Londres. Il a le regard aussi vide que son gobelet d’Americano coffee - quand on se lève à 5 heures pour aller bosser, on peut faire quelques infidélités au Tea national. John coche toutes les cases de l’habitant de Streatham Hill : membre de la communauté afro-caribéenne, classe populaire et horaire de boulot décalé.  « Je vais travailler, mais ça ne suffit plus à payer les factures. Vous le croyez ? On bosse, ma femme et moi, mais ça ne suffit pas. ».


Skate park à Streatham Hill, dans la périphérie londonienne
Skate park à Streatham Hill, dans la périphérie londonienne - JLD

Streatham n’a rien d’une zone sinistrée. La misère y est subtile à déceler : un ventre vide, ça ne se voit pas. Mais à y regarder de plus près, le nombre de maisons à vendre ou en travaux constitue un premier indice. Impression confirmée par le grand nombre de panneaux appelant à des dons, des collectes et autres évènements caritatifs. Ou encore ces enseignes anormalement dépeuplées. La crise, c’est notamment la fuite des clients chez ce coiffeur de quartier : « Quand vous n’avez plus de quoi vous nourrir, vous croyez vraiment que vous allez dépenser dans de l’esthétisme ? » Ici, on a les cheveux longs ou on se les coupe soi-même.

La crise, c’est aussi dans les caddies, plein de paquets de gros - plus rentable au poids - et de plats à réchauffer au micro-ondes. « Les gens n’ont plus les moyens de faire chauffer au gaz ou de cuisiner. Moins un plat consomme d’énergie, plus il se vend », explique une vendeuse au Tesco Express, le supermarché local.


Des réserves alimentaires à la Foodbank d’Hackney
Des réserves alimentaires à la Foodbank d’Hackney - JLD

Pas besoin d’être parfaitement « bilingual » pour comprendre ce qui se trame entre les marchés multiculturels et les boutiques vides des environs. Car la précarité a cette caractéristique de ramener les discours au strict essentiel. A 55 minutes en bus de la City, il n’y a, dans les réponses des habitants, ni métaphore filée, ni citation volée à Charles Dickens. Juste des ventres qui gargouillent, de l’électricité qui se coupe ou des frigos qui se vident sans que les habitants ne puissent y faire grand-chose : « On aurait jamais cru cela possible », « j’ai constamment faim », « je ne sais pas comment on va faire » nous souffle-t-on, le regard apeuré en pensant aux mois à venir.

Des dons en berne

« Avant, j’avais peur de devoir choisir entre manger et me chauffer. Cet hiver, je crains de ne pouvoir faire ni l’un ni l’autre », se désespère Thomas, 42 ans, dont vingt en tant qu’agent de la mairie. Voilà plusieurs semaines que son petit-déjeuner a été relégué au rang de souvenir et qu’il pointe à la banque alimentaire, seule manière de mettre de la viande ou des légumes dans le frigo. Une situation qui le stupéfait encore : « On se pensait protégé. J’ai un travail, une bonne situation… Et pourtant. » C’est toute la violence de la crise économique actuelle, qui frappe un pan entier de la middle class du Royaume.


Alison, membre du conseil d'administration de la Foodbank, devant les stocks de l'église Saint-Margareth
Alison, membre du conseil d'administration de la Foodbank, devant les stocks de l'église Saint-Margareth - JLD/20Minutes

Qui vient à la banque alimentaire ? « Tout le monde ». De quoi les gens manquent-ils le plus ? « De tout ». Alison, membre du conseil d’administration de la Foodbank, désespère en marchant entre les étals de l’église Saint Margareth, reconvertie pour l’occasion. La lumière des vitraux éclaire un stock de nourriture qui peut sembler impressionnant, mais loin de rassurer la Britannique : « Cela paraît beaucoup, mais c’est bien peu par rapport à la demande et la faim qui se propage. » Et à mesure que la crise grignote sur la classe moyenne, les dons se font plus rares, poursuit-elle devant des paquets de couches. « C’est l’un des éléments dont on manque le plus. Tellement cher que les gens en donnent peu. » L’équation est insoluble : les dons baissent de 20 %, la demande augmente dans les mêmes proportions.

Winter is coming

Et la problématique est la même partout. Dans le quartier de Brixton, à quarante minutes à pied de Streatham, le camion de la Brixton Soup Kitchen, association locale fondée en 2013, distribue quotidiennement de la nourriture. Chaque semaine, Solomon, son fondateur, voit de plus en plus de gens dans le besoin. « Avec la hausse des prix, la classe moyenne n’arrive plus à joindre les deux bouts ». Face au manque de dons, il est arrivé à Solomon de donner de sa poche, afin de nourrir les plus démunis. Mais pour combien de temps encore ?


Solomon, fondateur de l'association Brixton Soup Kitchen, doit gérer de plus en plus de démunis
Solomon, fondateur de l'association Brixton Soup Kitchen, doit gérer de plus en plus de démunis - JLD

Même à la Foodbank d’Hackney, pourtant située dans l’un des quartiers prisés du Grand Londres, la situation est tendue. « Par rapport à 2020 ou 2021, il n’y a pas de pics de demande comme lors des confinements. 2022, c’est un flux continu et toujours haut, qui ne redescend jamais », déplore Path, la gérante.

Et le pire est à venir. La température à Londres est anormalement élevée - 18 °C - en cette fin octobre. Mais fatalement, l’hiver approche. En périphérie, on parle du chauffage comme d’une ex-copine devenue trop bien pour soi. Et entre avoir froid ou avoir faim, le choix est vite fait. « Même s’il fait - 15 °C cet hiver, on portera trois pulls », hors de question de toucher au radiateur, explique Vick, résidente de Brixton. Solomon, lui, s’attend à devoir aider trois fois plus de monde. « C’est juste le début, alerte Path, chez qui la peine a laissé place à la colère. Les mois à venir vont être horribles pour tant de gens. Les prix sont tellement élevés. A partir du moment où une famille a un enfant dans le secondaire, elle tombe quasiment dans la précarité, c’est juste ridicule ». A l’église Saint-Margareth, seul un miracle pourrait améliorer les choses. Alison se demande bien « comment on va faire pour s’en sortir ? ». Elle le répète, l’hiver sera « really terrifying ». On vous l’a dit, ici, pas besoin d’être bilingue pour comprendre la peur du lendemain.

* Selon les résultats d’un sondage Which ? mené auprès de près de 3.000 personnes et publié la semaine dernière.