Bonus des traders: la régulation est-elle vraiment possible?

Propos recueillis par Marion Lippmann

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La faillite de la banque américaine Lehman Brothers marque l'accélération d'une crise financière mondiale, née en 2007 aux Etats-Unis avec l'effondrement du marché des prêts immobiliers à risques ("subprime"), qui va ravager l'économie internationale.
La faillite de la banque américaine Lehman Brothers marque l'accélération d'une crise financière mondiale, née en 2007 aux Etats-Unis avec l'effondrement du marché des prêts immobiliers à risques ("subprime"), qui va ravager l'économie internationale. — Mario Tama AFP/Getty Images
Malgré la crise économique, la désapprobation profonde de l’opinion publique et des forces politiques, le montant des bonus versés aux traders sont toujours aussi exubérants. La Société Générale vient d’annoncer que 250 millions d'euros de bonus seront versés à ses opérateurs de marché en 2010 au titre de 2009.
 
Pourquoi la régulation des bonus est-t-elle si complexe? Michel Aglietta, professeur d’économie à l’université Paris X de Nanterre, a répondu aux questions de 20minutes.fr.
 
Est-il possible d’interdire les bonus?

Non, puisque les bonus sont un élément de la gouvernance des banques. Si les résultats sont bons, il est normal que les traders soient rémunérés en conséquence. Nous ne sommes pas dans une économie dirigiste, et nous ne pouvons pas décider pour des établissements privés. Certains leviers, tels que la taxation, sont néanmoins à la disposition des Etats.
 
Les excès sont-ils voués à perdurer?

En 2009, les banques ont engrangé de gros profits grâce à l’aide des Etats. Mais aujourd’hui, la confiance est rompue avec le public et la volonté de régulation est réelle. Cette régulation passera nécessairement par une loi. Si les taxes augmentent, les bonus diminueront.
 
Comment redéfinir les bonus sur le long terme?

Tout d’abord, il faut rappeler que la perversion du système n’émane pas des bonus eux-mêmes, mais de la façon dont ils sont attribués. Deux idées sont essentielles. D’une part, les bonus doivent être aléatoires, à savoir liés aux performances. Ils ne doivent pas être garantis, sans quoi les traders sont incités à prendre des risques. D’autre part, ces primes doivent être calculées sur la durée (un an minimum, contre un mois actuellement). Il faut créer des comptes, où les bonus s’accumulent en cas de bonnes performances, et réduits si des pertes sont avérées.
 
Un contrôle est impératif. Comment peut-il être mis en place?

Deux instances doivent reprendre le rôle central de contre-pouvoir. Les «contrôleurs de risques», qui surveillent les traders, existent dans toutes les banques. Cependant, ils ont été mis de côté, incitant ainsi aux prises de risques outrancières. Par ailleurs, les actionnaires des banques, regroupés dans les conseils d'administration (CA), sont censés avoir autorité sur le comité de rémunération. Aujourd’hui, ils sont trop passifs. Tant que les dividendes affluent, ils n’interviennent pas.
 
Si la France, très volontariste dans ce domaine, prive ses traders d’une part substantielle de leurs bonus, ces derniers risquent d’aller à l’étranger. Cela ne condamne-t-il pas toute réforme?

Cette question est délicate. En effet, pour que la régulation soit efficace, elle doit s’élaborer au niveau international, au sein du G20. La réussite est possible, et cela dès 2012, car la volonté des gouvernements est réelle.