Fashion Conso : Comment la bière IPA a conquis la France en cinq ans

HYPE Inconnue au bataillon il y a encore cinq ans, la IPA a depuis fait son trou en France, au point de devenir l’une des bières les plus consommées

Jean-Loup Delmas
La IPA est devenue une incontournable de la bière française
La IPA est devenue une incontournable de la bière française — Montage Pixabay
  • La mode ne se résume pas aux vêtements : le monde de la bière aussi a ses tendances du moment.
  • La IPA, c’est le Mbappé de la bière : connue de seulement quelques puristes avant 2017, elle a atteint en cinq ans le rang d’incontournable en France.
  • Comment cette bière houblonnée et amère a-t-elle gagné ses lettres de noblesse au pays du vin ?

De notre envoyé spécial dans la hype du moment,

Pendant des années, les commandes de pintes en France se résumaient quasi exclusivement à de la blanche, de la blonde ou de la brune, sainte trinité de la bière depuis des générations ( à consommer avec modération). Bien sûr, il y avait parfois quelques binouzes fruitées, des cidres et autres curiosités ici et là (tous les goûts sont dans la nature, après tout). Mais en nombre bien insuffisant pour bousculer ce trio qu’on pensait inamovible. Et voilà que depuis quelques années, un quatrième type de breuvage s’est invité à la fête et a conquis les cœurs et les chopes. Une bière amère, un peu forte et au goût prononcé, reconnaissable entre mille. Vous l’avez reconnue si vous écumez un peu les bars et les soirées, on parle bien sûr de la sensation de ce début de décennie, de la hype du moment, de la révélation 2017-2022 : l’India Pale Ale, aka la IPA.

Impossible de passer à côté de cette bière à fermentation haute et fortement houblonnée tant elle a conquis la France en cinq ans, façon César pendant la Guerre des Gaules. Dans le milieu de la consommation et de la vente, on n’appelle pas ça une Blitzkrieg (le nom d’une bière IPA, tiens, tiens) mais un « marché champignon », décrit Eric Marzec, directeur des univers liquides à l’Iri (Information Resources, Inc., société de données de vente). Comprendre : un marché inexistant qui s’est mis à pousser de partout soudainement. Visez un peu les chiffres : en 2017, la grande distribution française vendait 14.000 hectolitres d’IPA. En 2018, 27.000. En 2019, 45.000. Et en 2020, 100.000 hectolitres, chiffre égalé en 2021, informe Eric Marzec. Un doublement de vente tous les ans, rien que ça.

La fin des « biérix »

Voilà pour les chiffres de la success-story. Reste que la IPA existe depuis le XVIIIe siècle, alors pourquoi pope-t-elle seulement maintenant ? « La bière connaît de manière générale une forte progression en France, indique Jacques Bertin, rédacteur en chef adjoint du magazine spécialisé Rayon Boissons. Depuis une décennie, ses ventes augmentent de 10 % chaque année, portée par les bières de spécialité, et notamment la IPA. »

Avec ce succès croissant, le public a tendance à gagner en expertise. « En France, on a un peu fait le tour de la bière blonde classique, comme la Heineken ou la Kronenbourg, et le consommateur devient plus exigeant et curieux, à la recherche de nouveaux goûts ». Fini donc les Footix, place aux connaisseurs.

Le grand boom des brasseries artisanales

Un changement qui rejoint bien la grande tradition culinaire du pays, à en croire Magali Filhue, déléguée générale des Brasseurs de France. Soit « un peuple qui aime tester de nouveaux produits, à la recherche de bonne nourriture et de curiosités », selon l’experte. Et parce qu’il faut bien oser la comparaison à un moment : la bière serait-elle en train de faire de l’ombre au vin, en perte de vitesse ? « Une culture biérologue est en train de naître en France », confirme la brasseuse.

Les brasseries, justement, parlons-en. D’une trentaine dans les années 1980, la France en compte désormais 2.500, avec une accélération nette ces dernières années. « Depuis trois-quatre ans, une nouvelle brasserie ouvre chaque jour en moyenne », s’enthousiasme Magali Filhue. L’Hexagone est même devenu le premier d’Europe en nombre de brasserie, et toc l’Allemagne et la Belgique. « Il est plus simple pour les brasseurs de tester de nouveaux goûts, estime Fabrice Le Goff, de la brasserie du Grand Paris. Ils travaillent sur beaucoup moins de volume, ce qui rend un échec moins grave. »

Cercle vertueux

Or, les deux tendances, brasseries et IPA, s’auto-alimentent : les brasseurs amènent de nombreux consommateurs vers cette bière houblonnée, tandis que la IPA consommée dans un bar ou chez un ami « peut également pousser le public à aller chercher une brasserie artisanale, à la recherche de nouvelles saveurs et de bières plus raffinées », note Jacques Bertin. Un joli cercle vertueux.

« Il y a dix ans, lorsque vous arriviez au bar, vous demandiez une pinte. Et c’est tout. Aujourd’hui, vous allez demander quelle bière ils ont, choisir un goût spécifique », appuie le rédacteur en chef adjoint. Car ça y est, la chasse aux "Biérix" a commencé, et commander une simple blonde équivaut à un fashion faux-pas digne d’un combo sandales-chaussettes : « Ça vous fait de suite passer pour une personne sans goût ou sans personnalité. Même les étudiants ne tournent plus à la pinte à 4 balles. Une bière, ça doit avoir du goût et du caractère, pas être fade », confirme Mathias, croisé en afterwork, une IPA en main. Pour Fabrice Le Goff, « les Français étaient convaincus que la bière tournait forcément autour de 4 ou 5 degrés, avait un goût assez peu prononcé et une fermentation basse. La IPA a ouvert une nouvelle voie, dans laquelle de nombreux amateurs se sont engouffrés. »

20.000 houblons sous la bière

On a bien compris la recherche de goût, de nouveauté, tout ça, tout ça. Mais pourquoi c’est la IPA qui émerge, et pas une autre ? Parce qu’elle a été remise au jour dans les brasseries américaines pendant les années 1990, avant de s’exporter mondialement. « Elle offre une large variété de goûts et de saveurs selon le dosage du houblon. Il y en a pour tout le monde », vante Magali Filhue. Et effectivement, l’offre s’est diversifiée et décuplé en France : de moins de 10 types d’IPA vendus en grande surface il y a cinq ans, on est passé à une trentaine, indique Eric Marzec.

Réponse un peu moins consensuelle pour Mathias : « Si vous prenez un cidre ou une bière fruitée, vous risquez de passer pour quelqu’un de fragile. Une IPA, ça a un goût assez amer et c’est généralement à plus de 7 degrés, ça évite les moqueries faciles. » Fabrice Le Goff tranche le débat : « L’amertume, caractéristique de la IPA, est le sens le moins exploité de notre palais aromatique. C’est donc un goût rare, et une fois qu’on s’y habitue, on a tendance à le rechercher à nouveau ». Eh mais d’ailleurs, c’est bientôt l’heure de l’apéro…