Pic, haut plateau, conseil de défense… L’inflation est-elle le nouveau Covid-19 aux yeux du gouvernement ?

EPIDEMIE Le même champ lexical, les mêmes conseils de défense, la même dramatisation… Le gouvernement semble parfois rejouer le coronavirus en version économique

Jean-Loup Delmas
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Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, et Olivier Véran, porte-parole du gouvernement
Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, et Olivier Véran, porte-parole du gouvernement — Alain JOCARD / AFP
  • Un conseil de défense est prévu ce vendredi autour de l’inflation et de la crise énergétique, rappelant les conseils de défense sanitaires au plus fort de l’épidémie.
  • S’ajoute une sémantique qui rappelle celle du coronavirus, comme les pics et les plateaux hauts.
  • A rappeler les souvenirs du Covid-19, le gouvernement fait-il fausse route ?

EDIT du 6 septembre 2022 : Emmanuel Macron a pris la parole ce lundi soir sur la question cruciale de l’énergie, invitant les Français à être « au rendez-vous de la sobriété ». Et le président d’insister une fois de plus sur la situation de « guerre » que nous connaissons actuellement. A cette occasion 20 Minutes vous propose à la relecture cet article qui revient sur cette sémantique qui rappelle celle utilisée lors de la lutte contre l’épidémie de coronavirus.

« Le pic est attendu », « on est sur un haut plateau », Olivier Véran qui s’exprime 17 fois en trois jours, un Conseil de défense ce vendredi, la fin du monde d’avant, des aides publiques massives et un sujet qui revient en boucle dans la bouche de l’exécutif et qui tourne dans la tête des Français… Ça ne vous rappelle rien ? Le traitement actuel de l’inflation a des arrière-goûts de Covid-19, alors même que le gros de la crise sanitaire date d’il y a seulement quelques mois et que le virus circule encore.

Même champ lexical, même sémantique, même réponses, une utilisation massive des aides publiques et un contournement de la voix parlementaire, fortement reproché par l’opposition. « En reprenant les mots du coronavirus, le gouvernement se montre en gestionnaire de crise, note Amandine Ciappa, spécialiste en communication de crise et communication politique. Une crise dont nous sommes sortis pour la pandémie. C’est un message : « oui, l’exécutif prend le sujet en main, et oui, il y a une issue à tout ça » ». Le choix d’Olivier Véran, ministre de la Santé durant le Covid-19, comme nouveau porte-parole du gouvernement va d’ailleurs dans ce sens. Pour Benjamin Morel, docteur en Sciences politiques à l’ENS, « Emmanuel Macron surfe sur la même mécanique : une levée de drapeaux et un sentiment d’union nationale face à une crise majeure. »

Un gouvernement dramaqueen ?

Mais attention à un vocabulaire et des attitudes pouvant frôler l’excès. « Emmanuel Macron cherche à dramatiser la crise à venir afin de justifier un pouvoir fort, centralisé et uni autour du chef et de sa personne. Or, un modelage institutionnel, notamment avec le retour du conseil de défense et le contournement de la voie parlementaire, ne se justifie pas vraiment pour une crise économique », reprend Benjamin Morel.

Si l’ensemble des prix doublent ou que l’on passe l’hiver sans électricité, un tel ton semblerait justifié. « Le gouvernement se met en scénario de gestion de crise alors que celle-ci n’a pas encore eu lieu, voire qu’elle n’aura pas lieu. Il y a des risques - de coupures d’énergie, de rationnement, de colère sociale - que la situation dérape, et c’est bien d’être dans l’anticipation. Mais il y a de fait un décalage à voir le gouvernement rentrer dans une communication de crise qui n’existe pas encore », répète Amandine Ciappa.

Sans parler des contresens que ce mimétisme induit. Olivier Véran, pourtant le premier à utiliser le terme de « pic » pour qualifier l’inflation, a lui-même dû rappeler dimanche sur BFM que la métaphore touchait vite ses limites. Notamment parce que même en cas de baisse de l’inflation, les prix continuent d’augmenter. « L’économie, ce n’est pas de la santé, et à parler de l’un avec le langage de l’autre, on risque de tout confondre », s’inquiète Marc Touati, économiste.

De la dramatisation à la déresponsabilisation

Reprendre les expressions du coronavirus sert aussi à se déresponsabiliser, selon l’expert : « Autant la pandémie était tombée de nulle part, autant le gouvernement a sa part de responsabilité dans l’inflation actuelle ». Sachant qu’elle commençait à s’emballer avant la guerre en Ukraine.

« En ne freinant pas les dépenses publiques en 2021 alors qu’on sortait progressivement de la crise du Covid-19, et en laissant la Banque centrale européenne éponger les dettes sans taux d’intérêt, les gouvernements ont dopé artificiellement la demande, provoquant en partie l’inflation », dénonce Marc Touati. Or, en parler avec un vocabulaire propre au Covid-19 donne à l’inflation cette image « de catastrophe imprévisible et naturelle, loin des torts de la politique », pointe-t-il. Même constat chez Benjamin Morel : « La situation pourrait amener des débats délétères pour l’exécutif : l’état de notre parc nucléaire et énergétique, la solidarité européenne, l’efficacité des sanctions contre la Russie… Evoquer le champ militaire permet de contourner les débats et les critiques en supposant la nécessité d’un chef sans contestation ».

Les limites du raisonnement

Et les mêmes réponses apportées ont aussi leurs limites. La France a l’une des inflations les plus faibles d’Europe grâce à plusieurs mécanismes étatiques : bouclier tarifaire, chèque énergie, remise sur l’essence… Un « Quoi qu’il en coûte » bis qui ne dit pas son nom, mais qui ne fait qu’empirer la situation selon Marc Touati. Et qui selon lui ne marchera pas aussi bien. Primo, parce que la France a déjà fait exploser sa dette avec le virus, deuxio parce que la Banque centrale européenne, justement pour lutter contre l’inflation, a remonté ses taux d’intérêt : « Il sera bien plus cher de rembourser notre dette qu’en 2020 ou 2021 », s’inquiète l’économiste. Tercio, parce que les aides dopent artificiellement la demande de consommation, demande qu’il faut justement faire baisser en période d’inflation. « C’est de la fuite en avant, on reporte et on empire le problème », pointe l’expert.

Mais tout n’est pas non plus calqué sur la gestion du Covid-19. « Par rapport à la crise sanitaire, il y a un manque criant de pédagogie. A la fin des trois confinements, on avait 60 millions d’épidémiologistes tellement nous étions abreuvés d’experts, de graphiques et d’explications », se remémore Caroline Marchetti, fondatrice de Controverse, agence d’analyse de l’opinion et de conseil en stratégie. Or, si cette connaissance en santé a permis à la population d’accepter des mesures plus que contraignantes, le manque d’explications sur l’inflation pourrait se faire sentir : « Bien sûr que les gens vont se plaindre de la hausse des prix s’ils ne comprennent pas d’où elle vient ou qu’ils pensent que cela est dû uniquement à notre soutien à l’Ukraine. »

Sommes-nous en guerre ?

Autre changement : la notion de  guerre, évoquée - à tort et à raison - pendant le coronavirus, n’est plus dans le vocabulaire. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a rétropédalé après avoir évoqué « une guerre économique contre la Russie », tandis que le 15 mars 2020, Emmanuel Macron répétait six fois « Nous sommes en guerre » dans son discours annonçant le premier confinement. Un manque, selon Caroline Marchetti : « Avec un discours churchillien, il y avait l’adhésion de la population et l’idée qu’on allait s’en sortir tous ensemble. Il manque une responsabilisation et une implication de la population dans la gestion de la crise. Et puis quand on est en guerre, on ne se plaint plus du manque d’huile de tournesol, on comprend la gravité de la situation ».

Pour Benjamin Morel, au contraire, l’absence de métaphores guerrière est plutôt une bonne chose : « Nous ne sommes pas ouvertement en guerre avec la Russie, pas plus que nous n’étions en guerre contre le coronavirus. Ce qu’il faut craindre d’ailleurs, avec ces conseils de défense, cette absence de débat parlementaire et cette communication fermée, ce n’est pas que les références au Covid-19 deviennent la norme, mais qu’il y ait une forme d’instauration d’état de crise permanent et global. »