Science-fiction : On a testé les vacances d’été en 2050, à la recherche de fraîcheur en Europe du nord

CANICULE Bienvenue en 2050, où les températures caniculaires poussent de nombreux vacanciers à rechercher en été non plus les plages et le soleil, mais le froid

Jean-Loup Delmas
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La neige, nouvelle tendance de juillet-août ?
La neige, nouvelle tendance de juillet-août ? — Pixabay
  • En cet été 2022, la France et une bonne partie de l’Europe flambent sous les canicules. Des épisodes amenés à se répéter de plus en plus au fil des ans.
  • Une tendance qui pourrait profondément changer le tourisme estival ? Pour le savoir, nous sommes allés en DeLorean en 2050, où la Norvège et l’Ecosse sont devenues les destinations phares de juillet-août.
  • Dans trente ans, le frais est-il devenu la tendance incontournable, ou la Méditerranée résiste-t-elle encore un peu à la hype du froid ? En voiture !

De notre envoyé spécial dans le futur,

« Ha c’est sûr, on est mieux ici qu’à Nice à crever sous la chaleur ». En ce 19 juillet 2050, Peter Miran jubile en père heureux et comblé : il a réussi à emmener toute sa famille en voyage à Oslo et ses 22 °C de température moyenne, qui en font l’une des destinations les plus populaires des étés caniculaires de ce demi-siècle. Imaginez un peu : on peut se balader l’après-midi ! Le bougre pousse même le délire jusqu’au bout et prolonge le plaisir aux îles Lofoten, à l’extrême nord du pays, où il ne fait pas plus de 10 °C. Ressentir le froid, un frisson devenu tendance lors des étés 2050. Si en 2022, Peter, alors adolescent, narguait ses amis avec des photos de ses jambes bronzant à la plage comme des saucisses, son fils, Dylan, envoie sur Snaptok des photos de sa chair de poule.

Car la fraîcheur est devenue un atout touristique majeur, voire indispensable. Ce qui n’étonne pas le moins du monde Dominique Lecea, directeur des activités de conseil au sein d’In Extenso Tourisme Culture et Hôtellerie, que nous avions joint en 2022 * : « Tout comme la climatisation était un argument de vente pour les locations saisonnières ou les hôtels l’été dans les années 2000, certaines zones touristiques se servent de leur climat pour attirer des touristes ».

Le frais, un amour touristique depuis longtemps

Pas besoin de quitter la France pour ça : « Avec la hausse des températures, la carte des destinations touristiques bouge. La Normandie, la Bretagne ou les Hauts de France peuvent devenir les régions les plus visitées du pays », prédisait l’expert il y a trente ans *. En 2022, le quotidien américain The New York Times faisait sensation en plaçant la Normandie dans son palmarès annuel des 52 destinations touristiques, la seule région française citée. Le frais, the new place to be.

The new ? Pas tellement. « Depuis le XIXe siècle, la fraîcheur est un produit touristique recherché en été en Europe, nous disait Clotide Luquiau *, géographe et spécialiste des relations entre les sociétés et leur environnement. Même au premier quart du XXIe siècle, à l’été 2022, il n’était pas rare de voir des Niçois partir à la montagne pour passer des vacances plus douces au niveau de la chaleur, ou de nombreux Allemands se rendre en Norvège. »

Des destinations paradisiaques changées en cauchemar

Dylan semble heureux dans la brise matinale scandinave, même si lui aussi aurait bien voulu flâner au bord de la Méditerranée, comme ses parents dans leur jeunesse. Mais avec 45 °C à Nice et 39 à Montpellier en ce mois de juillet, l’expérience s’avère vite désagréable. Quant à la Grèce et ses 53 °C à Athènes, elle ressemble plus à un cauchemar qu’à une destination paradisiaque. Dès 2006, un rapport au gouvernement français du TEC (Tourisme, transport, territoires, environnement, conseil) notait une augmentation du nombre de touristes en Normandie, Picardie et Lorraine pendant la canicule de 2003, et un délaissement du Sud. Plus intéressant encore, le rapport notait une « réplique » l’année suivante, en 2004, avec moins de touristes sudistes que dans les années précédentes. Ces derniers se méfiaient d’une potentielle nouvelle canicule. Aujourd’hui, Dunkerque est le nouveau Nice, et la braderie de Lille a remplacé les férias sudistes dans le cœur des jeunes.

D’autant qu’avec le dérèglement climatique, de solides restrictions ont été instaurées : les vols intra-continents sont interdits, allez hop tout le monde en bateau, en bus ou en train, et l’utilisation des climatiseurs, ultra-énergivores, a notamment été considérablement réduite. « Même si cela nécessite beaucoup d'heures de train, aller au frais, c’est aussi voyager écolo : on cesse de demander à l’environnement de s’adapter à nous, on s’adapte en allant là où l’environnement est supportable », plaide Peter, décidément ravi de son choix.

Un enfer omniprésent

Mais le dérèglement climatique est capricieux : les régions supposées chaudes ne sont pas les seules à flamber. Une vague de chaleur s’abat actuellement sur l’Islande, avec des pics à 42 °C. Plus chaud qu’à Montpellier, donc. « Le dérèglement climatique, ce n’est pas une hausse de température linéaire dans toutes les régions du globe, ce sont aussi des épisodes violents – incendie, canicule, inondation – qui peuvent perturber n’importe quel écosystème partout dans le monde. Aucune destination touristique n’est préservée, ou ne peut garantir un climat supportable », s’alarmait * Elise Naccarato, responsable climat chez Oxfam France, en 2022.

La solution ? Acheter ses places au dernier moment, ou prier fort. Dès 2004, les Français réservaient plus tard leurs vacances afin de s’adapter aux vagues de chaleur. « On a de la chance, abonde Peter. Des amis sont partis l’été dernier à Oslo, il faisait 37. » Il se souvient très bien de l’été 2022, lorsque la Bretagne rôtissait à 39 °C, notamment à Brest : « A ce moment-là, on a compris qu’il n’y avait plus de refuge fraîcheur permanent. »

45 °C à l’ombre, et alors ?

Il n’empêche, certaines destinations sont devenues encore plus complexes que d’autres. L’Andalousie sous 48 °C ? C’est non merci pour Peter. Au grand regret de son épouse Natacha, qui serait bien partie visiter l’Alhambra loin de la froideur d’Oslo : « On est encore dans la force de l’âge, on peut supporter ces chaleurs si c’est pour voir de jolis paysages », souhaite la quinqua. C’était, déjà, l’une des hypothèses du rapport du TEC : le tourisme dans les régions les plus chaudes se raréfie et concerne uniquement les gens bien portants. Aller en Espagne ou en Italie, c’est désormais un luxe : celui d’être en bonne santé.

Natacha a d’autant plus de quoi être tristounette que malgré son soleil de plomb, l’Espagne reste l’un des pays les plus visités au monde. Ce qu’envisageait Caroline Blondy, géographe spécialisée dans les interactions tourisme et l’environnement, voici trois décennies * : « Les destinations touristiques phares ne se font pas uniquement sur des critères naturels ou de températures. Il y a des climats chauds appréciés par certains et fuis par d'autres ». Et de rappeler, au début du siècle, les randonnées dans le désert au Maghreb.

Des questionnements hors températures

« Oui, les destinations évoluent avec le temps, mais le climat n’est pas nécessairement seul en cause », poursuivait-elle. La chaleur peut plaire, du moins ne pas contraindre. Le rapport du TEC, toujours : s’il existe une température minimale souhaitée (18 °C en 2006), il n’existe pas nécessairement de maximale, même si certains experts du tourisme évoquent une première limite à 33 °C. « Les gens s’adaptent : ils se lèvent plus tôt, vont dans des lieux intérieur et frais… La chaleur n’est pas toujours rédhibitoire en vacances », développait l’experte.

Un lieu peut devenir touristique pour bien des raisons, indépendantes de son confort. Prenez Saint-Tropez, the place to be dans les années 1970. Dans l’absolu, c’est petit, peu accessible, les plages ne sont pas incroyables. « Mais la destination est devenue célèbre entre autres grâce aux films de la Nouvelle vague se déroulant en son sein », rappelait Caroline Blondy. Il en va de même en 2050, où Tirana, la capitale de l’Albanie, fait le plein après avoir accueilli le tournage du 23e Avengers (le préféré du public). Et qu’importe s’il y fait 44 °C chaque été, la ville est désormais l’une des plus visitées d’Europe après les rafraîchissantes Oslo, Minsk, Edimbourg et Helsinki. Amateur de grand froid, Peter compte même déroger à la règle et se rendre dans la ville albanaise l’an prochain. Le tourisme a ses raisons que le thermomètre ignore.

* Vous l’aurez compris, puisque nous sommes ici dans un article d’anticipation, ces citations sont tirées de 2022.