Démission de Boris Johnson : Un nouveau choc pour les Britanniques en plein marasme économique ?

ROYAUME-UNI Boris Johnson a annoncé qu’il quittait le poste de Premier ministre du Royaume-Uni, en pleine crise économique, sociale et politique

Jean-Loup Delmas
Boris Johnson quitte son poste de Premier ministre dans un Royaume-Uni en plein marasme
Boris Johnson quitte son poste de Premier ministre dans un Royaume-Uni en plein marasme — Niklas HALLE'N / AFP
  • Mis en cause dans de nombreux scandales, Boris Johnson a finalement annoncé qu’il démissionnerait de son poste de Premier ministre du Royaume-Uni.
  • Une décision qui intervient dans une nation en proie à une violente crise économique, encore plus massive que celle subie sur le vieux continent.
  • Le départ de BoJo pourrait même empirer la situation.

C’est bien connu, au Royaume-Uni, il fait toujours gris. Une tristesse du ciel qui n’est pas sans rappeler la situation économique du pays : le soleil a depuis longtemps déserté les prévisions de la City. Visez plutôt : 9 % d’inflation en mai, contre 5,2 % en France. Alors que l’Organisation de coopération et de développement économiques ( OCDE) table sur une croissance faiblarde, mais tout de même positive de la Zone euro (1,6 %) et aux Etats-Unis (1,2 %), elle serait nulle chez les Britanniques (0 %). Le pays risque déjà la récession, la Banque d’Angleterre tablant sur un recul de 0,3 % du PIB au deuxième trimestre.

Et puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, voilà que le Premier ministre Boris Johnson, empêtré dans un tas de scandales et à la cote de popularité plus basse que le tunnel sous la manche, vient d’annoncer ce mercredi qu'il quitterait le pouvoir, ne restant qu’à Downing Street le temps que le parti conservateur, dont il vient également de démissionner de la présidence, lui trouve son successeur. Le dernier clou sur le cercueil ?

Le Covid, un fléau de l’autre côté de la Manche

« Le pays se remet très difficilement de la crise du coronavirus, qui a beaucoup affecté l’économie britannique et n’a pas été bien géré par BoJo », analyse Christian Lequesne, professeur de sciences politiques. Le pays a été confiné beaucoup plus longtemps que la France, avec notamment un lockdown de plus de trois mois entre janvier et avril 2021. Anne Brucher, économiste et ancienne directrice générale de la Santé à la Commission européenne note : « Ces longs confinements répétés ont essoré l’aide publique britannique, qui n’a plus de quoi faire un "Quoi qu’il en coûte" pour protéger la population face à la hausse des prix, comme on le voit notamment en France. Du coup, l’inflation est subie de plein fouet. »

A cela s’ajoutent, comme pour le reste du Vieux continent, les conséquences de la guerre en Ukraine, indique Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste au Bureau d’informations et de prévisions économiques : « Certes, le Royaume-Uni est bien moins dépendant de l’énergie russe que l’Union européenne par exemple, mais l’impact de la guerre sur les marchés mondiaux, notamment sur le prix du gaz, met à mal le pays ». Selon l’Agence internationale de l’énergie, en 2020, les Britanniques étaient la neuvième nation la plus importatrice de gaz naturel et la cinquième en importation d’électricité. Une dépendance qui se paie cash.

Un Brexit au coût douloureux

Le Brexit commence aussi à montrer de plus en plus d’effets négatifs. D’après le Centre for European Reform, le PIB du royaume s’est effondré de 5,2 % depuis sa sortie de l’Union européenne en janvier 2020. Anne-Sophie Alsif fait le listing : « Premièrement, le pays a manqué les 750 milliards du plan de relance européen, qui a beaucoup fait pour booster la croissance des Vingt-Sept. La crise de recrutement au Royaume-Uni a également été renforcée par l’absence des travailleurs étrangers européens depuis le Brexit. » Et ça ne s’arrête pas là, puisque l’experte poursuit : « Les Britanniques se sont désindustrialisés, mais ils ont profité de leur position de plaque tournante du commerce international. Mais celle-ci s’est écornée depuis qu’ils ne font plus parti du marché commun ».

Et ce déclassement entre Londres et les pays ancrés sur le vieux continent se voit. « Tous les chiffres économiques du Royaume-Uni sont moins bons que ceux de la moyenne européenne », relève Gilles Leydier, professeur à l’Université du Sud Toulon-Var et spécialiste de la Grande-Bretagne. Agnès Alexandre-Collier, experte de la vie politique britannique à l’université de Bourgogne et coautrice de Les partis politiques en Grande-Bretagne (Collection U, 2013), conclut le drame chiffré : « La nation affiche la croissance la plus faible du G7 ». Anne Bunner note : « Le Brexit est désormais plutôt reconnu comme une erreur de la part de la population britannique. Reste qu’elle sait qu’elle ne peut pas revenir en arrière, ni réintégrer l’Union européenne avant un long moment, si cela se fait un jour. C’est le temps du deuil. »

Quel impact pour la démission de BoJo ?

« La crise économique n’a pas grand-chose à voir avec la crise politique actuelle », écarte Gilles Leydier. Néanmoins, Boris Johnson n’est pas tout blanc non plus dans cette torpeur financière. « Il a mené une politique incohérente, sans queue ni tête, entre libéralisme et intervention de l’Etat. Il a promis le beurre et l’argent du beurre, menant une politique économique pleine de grands écarts », tacle Agnès Alexandre-Collier. Pour elle, « le parti conservateur sera ravi d’avoir un autre leader que BoJo, non seulement pour ses scandales de probité, mais également dans l’espoir de mener une politique économique plus définie ».

Reste à savoir si sa démission pourra arranger les choses, ou les empirer. Certes, « un cap clair pourrait permettre d’améliorer les choses », reconnaît Agnès Alexandre-Collier. Mais ce cap, encore faut-il le trouver ? « Ce n’est pas seulement Boris Johnson, mais l’ensemble du parti conservateur qui est affaibli, précise Christian Lequesne. Ressouder le parti prendra du temps ». Même constat chez Agnès Alexandre-Collier : « C’est le parti conservateur entier qui fait le grand écart entre une aile très libérale et une aile très interventionniste. Il faudra voir quel leader émerge, et ce, dans une période difficile. Il ne faut pas non plus oublier que ce sont les Britanniques qui ont voté pour le programme incohérent du parti aux législatives en 2019, programme que le nouveau Premier ministre est en théorie tenu de respecter jusqu’en 2024 ».

Une période d’incertitude néfaste

Autant dire que les choses sont loin d’être réglées, et que la situation pourrait même empirer : « L’économie n’aime pas l’incertitude et actuellement aucun leader ne dépasse, on ne sait rien de la durée que prendra le remplacement de Boris Johnson, quelle vision économique aura le nouveau Premier ministre… Sa démission peut être une bonne chose pour le pays à long terme, difficilement rapidement », indique Gilles Leydier. Mot de la fin pour Anne Brucher : « Les Britanniques se sont coincés dans un entonnoir et savent qu’ils mettront du temps à en sortir, avec ou sans BoJo. » Good luck, comme on dit de l’autre côté de la Manche.