Tour de France 2022 : La France perd-elle toute productivité quand il y a du sport à la télé en journée ?

TRAVAIL Pour de nombreux salariés, ce mercredi, ce sera un œil sur le rendu professionnel, un œil sur l’étape de montagne du jour. De quoi ralentir l’économie du pays ?

Jean-Loup Delmas
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Les salarié sont-ils si déconcentrés que ça par le Tour de France ?
Les salarié sont-ils si déconcentrés que ça par le Tour de France ? — Pixabay
  • Ce mercredi, sur le Tour, grosse étape de montagne. Le Télégraphe, le Galibier, le Granon… De quoi tenir en haleine tous les aficionados du vélo.
  • Mais ils sont nombreux à travailler, l’étape se déroulant en journée. Pas dit cependant qu’ils ne la regardent pas d’un coin de l’œil, comme ils pourraient le faire pour un match à Roland ou un quart de finale de Coupe du monde en plein après-midi.
  • Epiphénomène ou véritable perte pour l’économie du pays ?

15h, ce mercredi, Tour de France. La minute où Romain Bardet décide de partir seul en échappée, tandis que Pogacar et Vingegaard sont simultanément victimes de crampes et poussés à l’abandon. Tout le pays est suspendu aux coups de pédale du coureur tricolore, qui met la concurrence au tapis et devient favori pour la victoire finale à Paris. Un exploit retentissant, mais alors que le futur Maillot Jaune fait pleurer la France entière, le pays perd un point de PIB, une grande partie des salariés n’ayant rien produit de l’après-midi.

Un scénario un peu tiré par les cheveux, on vous l’accorde. Mais tout de même. Les beaux jours sont ponctués d’évènements sportifs très populaires en plein après-midi – Roland-Garros en mai/juin, le Tour de France en juillet, l’Euro ou la Coupe du monde de football un été sur deux, les Jeux olympiques une fois tous les quatre ans en août –, diffusés sur des chaînes gratuites. Avec du monde devant sa télé. Le Tour de France 2021 ? Trois millions de téléspectateurs en moyenne chaque jour. L’immonde France-Danemark de 2018, un mardi après-midi ? Il avait attiré 8,7 millions de curieux. Et le dernier Roland-Garros ? Il a scotché 1,9 million de téléspectateurs chaque après-midi. Avec, dans le lot, des salariés plus focus sur les exploits sportifs que sur les chiffres de l’entreprise. De quoi faire perdre à la France de sa productivité ?

Pas la fin du monde

« L’attention au travail d’une partie des salariés va disparaître au moment de l’évènement sportif, a fortiori dans les moments particulièrement chauds », reconnaît Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail. Mais pas de quoi mettre la France à l’arrêt non plus : « Personne, sauf en cas d’aménagements horaires, ne regarde l’entièreté d’un match de Djokovic ou une étape complète du Tour de France. C’est juste de l’inattention diffuse sur plusieurs heures ».

Loin d’être la fin du monde (du travail) donc. « L’important, c’est de remplir l’objectif du jour, de la semaine ou du mois », rappelle l’expert : une obligation vis-à-vis de l’employeur, insiste-t-il. Mais le salarié peut s’adapter tant qu’il rend son travail en temps et en heure. Donc oui, Michel ne sera pas focus cet après-midi, mais précautionneux qu’il est, il aura mis les bouchées doubles ce matin, ou finira plus tard ce soir, ou charbonnera deux fois plus les autres jours de la semaine. D’autant que pendant la crise sanitaire, les confinements et le télétravail, les Français se sont d’autant plus émancipés des horaires fixes, note Thomas Coutrot, économiste et spécialiste des questions du travail : « Désormais, le salarié travaille de plus en plus sur son propre rythme et ses propres séquences horaires. Ceux en télétravail sont quasiment maîtres de leurs journées ».

Travailler moins pour travailler mieux

« Les gros évènements sportifs sont connus longtemps en avance, laissant au salarié le temps de s’organiser », ajoute Bernard Vivier. Pour Florence Benichoux, médecin et spécialiste de la qualité de vie au travail, autrice de Et si on travaillait AUTREMENT ? (Edition Eyrolles), « durant ces périodes de grands-messes sportives, il y a moins de temps de travail, mais pas nécessairement moins de production. Souvent, même, les salariés culpabilisent d’avoir regardé le match longtemps et mettent beaucoup d’intensité dans leur travail après, ou sont plus enthousiastes après une belle séquence de sport ».

Et puis finalement, est-ce si grave si la production de l’entreprise baisse un temps ? « L’efficacité d’une entreprise n’a pas à être routinière ou monotone. Elle peut avoir ses pics et ses bas, ses changements de rythme. C’est même sain », abonde Bernard Vivier. Même constat chez Thomas Coutrot : « Dans une entreprise, il n’y a pas que la production qui compte, il faut sortir de cette mono-vision. La France qui travaille, ce n’est pas que de la productivité à tout prix ».

Avantage sur le long terme

Cette déconcentration passagère pourrait même être une bonne chose à long terme. Qui n’a pas passé un bon moment à hurler autour du seul écran télé de l’open space, parlant alors avec des collègues jusque-là inconnus au bataillon ? « La convivialité sur le lieu de travail n’est pas un facteur d’inefficacité économique. Au contraire, cela renforce les liens, soude les équipes », avance Thomas Coutrot. Même analyse pour Florence Benichoux : « Après deux ans marqués par la crise sanitaire et l’éloignement des équipes, c’est important que l’entreprise retrouve du liant, qu’elle offre des moments conviviaux, et qu’il y ait une valeur et une chaleur humaine à venir en présentiel. Ce sont de moments essentiels. »

Conclusion par Bernard Vivier : « L’entreprise n’est pas qu’une machine à travailler, c’est un lieu où des gens vivent ensemble. Autant qu’ils soient heureux de cohabiter, avec des moments loin des chiffres de production ou de rentabilité. Un Tour de France regardé d’un œil entre collègues pendant le taf, c’est aussi ça la vie d’une boîte ». Allez, on vous laisse, le Galibier approche.