Science-fiction : On a testé pour vous les vacances totalement sur réservation en 2050

TOURISME DE MASSE Bienvenue en 2050, époque où l'intégralité de vos vacances doit être réservée à l'avance. Utopie pour l’écotourisme ou dystopie pour les aventuriers ?

Jean-Loup Delmas
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Va-t-il falloir tout réserver en avance comme des control freak dans nos vacances ?
Va-t-il falloir tout réserver en avance comme des control freak dans nos vacances ? — ANDREA PATTARO / AFP
  • Depuis le week-end dernier, et durant tout l’été, la calanque de Sugiton, à Marseille, n’est accessible que sur réservation.
  • Une tendance appelée à se développer face au tourisme de masse ? Pour le savoir, nous sommes allés en DeLorean en 2050, où il faudra tout réserver des mois en avance pour avoir son petit moment de farniente.
  • Parfait pour les as de la programmation et la sauvegarde des sites. Mais quid du rêve et des imprévus ?

De notre envoyé spécial dans le futur (rien que ça),

17 juillet 2050, c’est le jour J. Et même l’heure H. Voire la minute M. Entre 9h30 et 11h30, la famille Miran va pouvoir visiter la vieille ville de Dubrovnik et ses ruelles lumineuses, avec 996 autres heureux veinards. Une balade réservée il y a plus de six mois. Papa Miran – Peter de son petit nom – est un peu stressé car ce matin, entre les remparts de la cité, il a décidé d’offrir à sa femme Noémie son cadeau de leurs 30 ans de mariage : Une place sur les hauteurs de Santorin entre 19h05 et 21h30 pour voir le coucher de soleil l’année prochaine, le 29 avril 2051. Deux tickets qu’il a dû âprement négocier au marché noir, les couchers de soleil dans la ville grecque – cadeau classique des plus aisés à leurs futurs petits-enfants – étant complets jusqu’en 2123.

Après tant d’efforts pour décrocher le précieux sésame, il espère que cela plaira à son épouse, pourtant pas vraiment fan de ce genre de voyage planifié. Un peu boomeuse dans l’âme, elle se souvient du temps-où-c’était-mieux-avant, dans sa jeunesse, lorsqu’on pouvait décider d’aller crapahuter en toute liberté sur le site d’Angkor, prendre la voiture et rouler toute la nuit pour se réveiller dans les gorges du Verdon, ou flâner en couple à Venise après un mois de relation. Maintenant, pour arpenter les célèbres canaux, il faut réserver cinq ans en avance – ou figurer parmi les heureux gagnants du tirage au sort mondial annuel organisé par la mairie –, et payer. Quant au mot « flâner », il a disparu du langage.

« La restriction ou la destruction »

Pas le choix si l’on veut préserver ces célèbres sites du tourisme de masse, un véritable fléau qui, au tournant des années 2020, les avaient très sérieusement menacés. « La restriction ou la destruction », c’est le slogan qui avait alors été lancé pour limiter les entrées et tenter de sauver les spots les plus populaires. Un mouvement que Noémie a eu le temps de voir venir, sans comprendre l’ampleur qu’il prendrait. Déjà, en 2018, alors qu’elle entrait au collège, l’Equateur réfléchissait à imposer un seuil de voyageurs dans le pays. En 2019, le Machu Picchu limitait drastiquement le nombre de visiteurs. Et en 2022, ce fut au tour des calanques marseillaises de restreindre leur accès. Ainsi qu’à Venise, déjà.

« La faillite de Thomas Cook [Agence de voyage britannique], en 2019, peut être vue comme le symbole de la fin d’un modèle de surtourisme », note Didier Arino, qui travaillait à l’époque * au cabinet d’étude Protourisme. « Au-delà des évidentes questions écologiques et de préservation des sites, cette façon de voyager touchait ses limites, poursuit l’expert. Personne n’a envie d’être le touriste couillon au milieu de 10.000 touristes ».

Limitation sociale

Même constat chez Caroline Mignon, alors ** présidente d’Acteurs du tourisme durable (ATD), qui se rappelle que les premières « restrictions » furent très bien accueillies : « Oui, cela nécessitait davantage de planification, mais les gens sont contents d’avoir l’endroit pour eux ou de ne pas faire la queue. Le voyage, c’est aller là où personne ne va, pas où tout le monde s’amasse. » Lorsque le jeune Dylan, fils des Miran, s’ennuie devant les diapos des vacances de ses parents durant leur jeunesse, il hallucine un peu : la foule, les queues à rallonge. « Avec les limitations, les horaires et les prix, cela permet d’offrir une plus-value. Par exemple, un guide pour les groupes plus réduits, davantage d’explication, une expérience améliorée », abonde Didier Arino, convaincu non seulement de la nécessité du changement qui s’est opéré, mais également de ses bienfaits.

Malgré l’enthousiasme de Dylan pour ce mode de voyage contemporain, Noémie continue de faire la moue : jamais son fils ne verra Chichen Itza au Mexique, dont l’accès coûte désormais près de 2.000 euros « histoire de limiter la foule » officiellement, ni le Colisée – 229 euros tout de même, avec 500 personnes par jour -, ou les chutes du Niagara – 1.320 euros pour un petit moment sous les gouttes. Trois destinations que Noémie a faites durant sa jeunesse, et désormais réservées aux plus riches. « C’était le risque avec ces places limitées, qu’il y ait une tentation de monter les prix. Or, le droit aux vacances et aux beaux endroits est un acquis social obtenu de longue lutte, il ne faudrait pas qu’il perde trop de sa superbe », abonde Jean-Pierre Mas, président de la commission Air au Syndicat national des agences de voyage (Snav).

Rendez-vous en terre inconnue

S’il y a donc aujourd’hui moins de monde sur la balade des Anglais de Nice ou au Machu Picchu, le tourisme de masse ne s’est pour autant pas tari. Il s’est juste éparpillé. « Il n’y aura jamais trop de touristes, il y avait juste trop de touristes au même endroit », dénote Jean-Pierre Mas : « Les voyages ont retrouvé un sens, une quête de nouveauté. On sera plus valorisé socialement en racontant une anecdote sur un village que personne ne connaît qu’en montrant une énième photo de la Tour Eiffel que tout le monde a déjà vue ».

Didier Arino poursuit la réflexion : « On ne me fera pas croire qu’il n’y a que Santorin comme joli village en Grèce, que Rio de Janeiro comme plage au Brésil, que les Cinque Terre à voir en Italie. C’est la mission dans lequel s’est lancé le tourisme depuis le début du XXIe siècle : apprendre aux gens à aller vers d’autres lieux, d’autres destinations, inviter à la découverte, donner le goût de la nouveauté. »

La fin de l’improvisation

La réservation totale, elle, n’en finit pas d’avancer : « Même pour les châteaux de la Loire, il faut réserver cinq mois en avance, se désespère Noémie. Et choisir en même temps le menu qu’on prendra sur place. Et prévenir de l’heure où l’on part. A Dubrovnik, il a fallu indiquer sur le formulaire en ligne, au moment de réserver il y a 18 mois, si l’on prenait notre espresso sur place ou à emporter… » Pour l’aventure et les surprises, on repassera. Mais pour Dylan ou Caroline Mignon, ce n’est qu’un faible coût à payer au vu du confort gagné et de la préservation des sites : « On devait déjà réserver dans de nombreux lieux culturels, comme Le Louvre par exemple. Pourquoi les lieux historiques ou naturels y échapperaient ? C’est juste une habitude à prendre ».

La tendance s’est d’ailleurs tellement répandue que les lieux sans listing en ont fait un argument marketing. Tout comme on vendait en 2020 des endroits sans Wifi, on vend désormais des zones sans réservation. La Creuse est devenue l’un des endroits les plus convoités de France à ce titre : on peut aller s’y promener, au milieu des champs et des vallons – et parfois même apercevoir quelques animaux – sans rien réserver. Des vacances qui plaisent davantage à Noémie : « Enfin, on a le droit de ne pas savoir ce qu’on fait, de retrouver des galères, des péripéties, de l’inconnu. ON RES-PI-RE ». Dylan est plus sceptique : « Je sais que maman adore, mais je trouve qu’on ne fait un peu rien. Et puis bon, les lieux sont quand même moins sympas que Dubrovnik. Mieux vaut réserver pour de la qualité qu’improviser du planplan ».

Et  l’improvisation n’est pas encore morte, loin de là, à en croire Caroline Mignon : « Oui, il y a de plus en plus de réservations et de planification à faire. Mais les vacances, c’est et ça restera un frisson d’imprévu. Cela a trop de valeur aux yeux des gens pour disparaître totalement. » Le coucher de soleil à Santorin a beau être devenu un luxe, le pneu crevé sur l’autoroute du soleil et la nuit imprévue au motel peuvent toujours surgir. Sans réservation.

* Vous l’aurez compris car nous sommes ici dans une fiction futuriste, Didier Arino est l’actuel directeur du cabinet Protourisme
** Vous l’aurez compris car nous sommes ici dans une fiction futuriste, Caroline Mignon est l’actuelle présidente d’Acteurs du tourisme durable