Consommation : Fini les chargeurs spéciaux d’Apple, va-t-on vers des objets de plus en plus standardisés ?

TOUS POUR UN L’uniformisation des chargeurs de portable, décidé pour 2024, pourrait annoncer la fin de la récréation pour les marques et une époque d’objets standardisés

Jean-Loup Delmas
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Illustration : un câble avec un port USB C
Illustration : un câble avec un port USB C — Canva / 20 Minutes
  • L’Europe vient d’imposer un même chargeur pour tous les types de téléphones en 2024.
  • Une décision qui suit un mouvement de fond : de trente chargeurs différents il y a dix ans, il n’en reste déjà plus que trois types, et donc bientôt qu’un seul.
  • De manière plus globale, les objets ont tendance à s’uniformiser et se standardiser selon les désirs des consommateurs, malgré la réticence des marques.
« – Mince, j’ai oublié mon chargeur de portable. Tu me prêtes le tien ?
- T’as quoi comme téléphone ? Un Samsung ? Déso, j’ai un Iphone, ça marche pas. »

Ce dialogue – magnifiquement composé par nos soins – vous évoque forcément un moment insupportable du quotidien, donnant envie de maudire l’incompatibilité des chargeurs de smartphones. Ce temps de l’enfer est bientôt révolu. Mardi, les députés européens ont voté pour que le port USB-C devienne la prise unique au sein de l’Union européenne, d’ici à fin 2024. Actuellement, trois types de prise circulent sur le marché : le micro-USB, présent sur la majorité des Android passés, l’USB-C, le standard actuel et le remplaçant du micro-USB, et le Lightning, la fameuse prise d’Apple depuis 2012. De quoi s’arracher les cheveux devant son portable. Et encore, c’était pire il y a dix ans, lorsque une trentaine de chargeurs différents (!), tous incompatibles les uns avec les autres, circulaient.

Cette obligation, qui concerne aussi les tablettes, consoles portables et appareils photos numériques, touchera les ordinateurs portables d’ici à 2026. Selon la Commission européenne, cette uniformisation permettra à la population européenne d’économiser 250 millions d’euros par an. De même source, les déchets dus aux chargeurs non utilisés, évaluée à 11.000 tonnes par an, pourraient être réduits de presque 1.000 tonnes.

Uni (formisé) pour le meilleur

Une histoire qui en rappelle une autre, la guerre des dosettes de café. En 2014, l’Autorité de la concurrence rattrape Nespresso par le col au sujet de son abus de pouvoir. A l’époque, la filiale de Nestlé représente les trois quarts des machines à café espresso en France. Problème, 85 % des capsules compatibles avec ces machines sont… des Nespresso. Selon le producteur des dosettes L’Or Espresso et Ethical Coffee Company (ECC), Nespresso modifiait ses machines pour gêner leur utilisation avec des dosettes concurrentes. Le géant du café a du s’engager « à lever les obstacles à l’entrée et au développement des autres fabricants de capsules fonctionnant avec ses machines à café. »

Un chargeur pour les gouverner tous, des machines à café pour toutes les dosettes… Le monde de la conso serait-il en train de siffler la fin de la récréation du grand n’importe quoi des marques aux produits uniques ? « Il y a une tendance de fond chez les consommateurs, avec une recherche de facilité et de liberté, dépeint Régine Vanheems, professeure à l’Université de Lyon, spécialiste du commerce et des mutations des clients. Et la liberté, ce n’est pas de chercher quel chargeur doit être compatible ou de ne pas pouvoir emprunter celui du voisin. »

Et les marques dans tout ça ?

Toute liberté s’accompagnant d’indépendance, « les consommateurs ne veulent plus être captifs d’une marque, ni payer un surcoût pour cela », appuie l’experte. Le tout saupoudré d’une conscience écologique et d’une volonté de consommer moins inutilement. Ronan Groussier, responsable des affaires publiques chez l’association Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP), ne dit pas autre chose : « Il faut réduire le nombre de produits spécifiques et dépendant à une seule marque. C’est un non-sens écologique et un gâchis. C’est donc une décision qui va dans le bon sens, même s’il reste beaucoup à faire, et que cela a pris beaucoup de temps ». La Commission européenne s’est en effet penchée sur ce sujet dès… 2009, quinze ans avant qu’il ne soit mis en place. Mais qu’importe, l’Histoire est désormais en marche : « La tendance qui va se créer, c’est un seul chargeur pour le couple ou la famille. Moins d’objets, donc moins de coûts, et moins de déchets », poursuit Régine Vanheems.

Les deux ou trois notions retenues jadis en cours de marketing nous font vite voir la problématique soulevée : comment créer une identité de marque dans un marché standardisé ? Pas un hasard si Apple s’est toujours vivement opposé à cette uniformisation des chargeurs. Ronan Groussier appuie : « Les marques défendent l’idée que la spécificité permet l’innovation technologique. Malgré les envies des consommateurs, il faut donc s’attendre à une forte résistance – et des pieds qui traînent – du côté des enseignes. »

Les nuisibles

Pourtant, uniformiser certains produits ne poserait aucun problème commercial, selon Régine Vanheems. Certes, l’experte valide que « les marques ont besoin de personnaliser leur offre en fonction des caractéristiques du consommateur, pour se former une identité », mais pas lorsqu’il s’agit « d’objets sans valeur ajoutée, où la personnalisation se retrouve sans intérêt ». Typiquement : les chargeurs de portable. « Dans ce cas-là, la personnalisation devient nuisible », poursuit l’experte.

Qui imagine des chaussettes Adidas incompatibles avec des chaussures Nike ? A bientôt, donc, dans un monde où tous les bouchons iraient sur toutes les bouteilles, où tous les tournevis seraient compatibles avec les toutes les vis… ? Régine Vanheems l’espère : « Avec cette uniformisation des nuisibles, les marques pourront se concentrer à personnaliser les vrais vecteurs de leur différence ». Sans compter que qui dit produit unique dit moins de coûts : « un gain soit pour le consommateur, soit pour les marques, qui pourraient se servir de ces marges pour améliorer leurs produits ». Gagnant-gagnant donc. Soit une victoire uniformisée.