Guerre en Ukraine : Mais comment donc exfiltrer le blé ukrainien malgré le blocus de la Mer noire ?

CEREALES Selon Kiev, 25 millions de tonnes de blé sont bloquées dans le pays. Un chiffre qui pourrait vite tripler

Jean-Loup Delmas
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Le blé ukrainien va-t-il pouvoir quitter les frontières ?
Le blé ukrainien va-t-il pouvoir quitter les frontières ? — Pixabay
  • L’Ukraine est le cinquième pays exportateur de blé dans le monde.
  • Des exports rendus bien difficiles en raison de l’invasion russe, et notamment du blocus de la Mer noire, qui prive le pays de son principal canal d’exportation.
  • L’Ukraine doit pourtant tout faire pour exporter son blé, sous peine de voir ses récoltes pourrir, faisant craindre des épisodes de famine à travers la planète.

C’est une crise dans la crise : le conflit entre la Russie et l'Ukraine n’en finit plus de perturber le secteur du blé. Les deux Nations représentent respectivement le premier et le cinquième exportateur du globe en la matière, pesant environ 30 % des ventes mondiales. Problème pour Kiev : suite à l’invasion russe, sa précieuse céréale ne parvient plus à quitter les frontières. Lundi, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a estimé qu’entre 20 et 25 millions de tonnes de céréales était actuellement bloquées sur le territoire en raison de la guerre, un volume qui pourrait atteindre 75 millions de tonnes d’ici à l’automne. A titre de comparaison, la France consomme en moyenne 15 millions de tonnes par an.

Traditionnellement, le blé ukrainien file par la Mer noire. « L’Ukraine a la chance d’avoir des ports en eaux profondes, comme Marioupol ou Odessa, ce qui rendait les exportations faciles », renseigne Jean-Jacques Hervé, président de l’Académie de l’agriculture de France. Marioupol, Odessa… Si vous suivez l’actualité du conflit, vous savez que ces villes ont été les cibles des Russes et que le trafic maritime y est désormais impossible. « Très vite, la Russie a cherché à s’emparer des ports ukrainiens et a imposé en blocus en Mer noire », rappelle Samantha de Bendern, chercheuse dans le département Russie-Eurasie à la Royal Institute of International Affairs (Chatham House).

Mer et paix

Conséquence : rien ne sort plus d’Ukraine par la mer, son principal canal d’exportation pré-guerre. A raison. Premièrement, les capacités de transports maritimes sont sans commune mesure avec celles sur terre. Jean-Jacques Hervé pour le décompte rapide : « Un camion peut prendre quelques tonnes au maximum, un train de marchandise 180 tonnes, un bateau 5.500 tonnes ». Secundo, la plupart des pays qui achètent du blé à l’Ukraine sont loin d’être atteignables par terre : Egypte, Maghreb, Somalie, Liban, ce qui justifie d’autant plus la voie maritime.

« L’objectif est désormais de passer non plus par la mer, mais par la terre », dépeint Clément le Fournis, cofondateur d’Agriéconomie. La piste ferroviaire est privilégiée, toujours pour des raisons de simplicité : davantage de tonnages, moins de véhicules et moins d’hommes nécessaires. Le blé transiterait ainsi par l’Europe, qui le redistribuerait ensuite à travers ses ports, loin de tout blocus russe.

Voie terrestre limitée

Le plan parfait ? Pas vraiment, car la solution se heurte à plusieurs gros problèmes. « La taille des rails n’est pas la même entre l’Ukraine et ses voisins européens, notamment la Pologne », avance Samantha de Bendern. En conséquence, la céréale doit à chaque fois être sortie du train ukrainien, remise dans un train européen, et le même processus pour un navire ensuite. Vous l’aurez compris, « c’est lent, complexe et coûteux », conclut l’experte. Pour Clément le Fournis, « faire circuler le blé ukrainien uniquement par les trains demande une logistique absente jusque-là. » Ainsi, selon Samantha de Bendern, seul 20 % du transport maritime pourrait être couvert par la voie terrestre, en raison notamment du tonnage.

Et par camion, c’est tout aussi complexe, car les routes sont très souvent bombardées. L’école d’économie de Kiev estime ainsi que 23.800 kilomètres de routes ont été totalement ou partiellement démolis, ainsi que 295 ponts. Selon l’Association ukrainienne des producteurs de grains (UGA), la production de céréales et d’oléagineux devrait atteindre 66,5 millions de tonnes cette année, dont 30 millions de tonnes destinées à l’export. Mais à cause du blocus maritime, ce chiffre pourrait descendre à 12 millions de tonnes, montrant toutes les limites des voies terrestres.

Mais que faire de tout ce blé ?

Reste que le blé ne se stocke pas infiniment, s’inquiète Dorota Dakowska, professeure à Sciences Po Aix et spécialiste de l’Europe centrale et orientale. « D’autant plus en Ukraine, qui n’a pas du tout les moyens de stocker les millions de tonnes de blé produites », rajoute-t-elle. L’inquiétude monte alors que la récolte prochaine s’annonce. Selon le ministre ukrainien de l’Agriculture, 80 % des terres agricoles appartiennent encore au pays. Mais si le blé ne peut pas quitter les frontières, il pourrit. « C’est une famine à l’échelle mondiale qui se joue actuellement », rappelle la chercheuse en sciences politiques.

Lundi toujours, le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a accusé la Russie de voler et de revendre le blé ukrainien. « La Russie possède également de nombreux ports en eaux profondes et a le contrôle de la Mer noire, elle a donc la voie libre pour ses exportations », avance Jean-Jacques Hervé. D’autant que les questions éthiques pourraient vite se dissiper : « C’est une ressource essentielle, les dilemmes moraux n’ont pas leur place. C’est le scénario catastrophe : que la Russie spolie le blé ukrainien et ne le revende qu’à ses partenaires favoris, se serve des ventes pour financer la guerre, ou comme arme de pression diplomatique pour lever les sanctions », redoute Dorota Dakowska.

Le train, avec quelques efforts de plus

Alors hop ! On se retrousse les manches et on cherche à extirper ce blé ukrainien par tous les moyens. La Russie et la Turquie sont actuellement en discussions pour mettre en place des « corridors maritimes sécurisés » en Mer Noire. Mais Kiev n’a pas été invitée à la table, et l’issue paraît pour l’heure bien incertaine. Revenons en donc aux trains. « Les droits de douane ont notamment été suspendus entre l’Europe et l’Ukraine afin de faciliter les échanges », renseigne Clément le Fournis : « Les Vingt-Sept visent 20 millions de tonnes d’exportations de blé par voie terrestre, principalement par la Pologne ». Certes, la solution est onéreuse, augmentant le prix du blé, mais il s’agit d’une ressource vitale – donc les pays achèteront – et « la céréale est devenue si chère depuis le début du conflit que le coût supplémentaire de la logistique ferroviaire ne fait pas beaucoup de différence. »

Un pari audacieux mais nécessaire pour Jean-Jacques Hervé : « Ou l’Europe attend que la Mer noire se libère, si elle se libère un jour, ou elle prend les choses en main et renforce fortement son trafic ferroviaire. C’est un transport écologique dans l’air du temps. Ainsi, l’Union européenne se renforce, prend son destin en mains et sauve plusieurs pays d’une famine. »