Travail : Le plein-emploi, vœu pieux du gouvernement ou objectif réaliste ?

EMBAUCHE Alors que les chiffres des demandeurs d'emploi en avril seront dévoilé ce mercredi, le gouvernement Borne veut faire du plein-emploi l’une de ses ambitions majeures

Jean-Loup Delmas
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Le plein emploi arrive-t-il en France pour cet été ?
Le plein emploi arrive-t-il en France pour cet été ? — GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
  • Les chiffres des demandeurs d'emploi en avril seront dévoilés ce mercredi. Alors que la Première ministre, Elisabeth Borne, a déclaré lundi que le plein-emploi est possible en France.
  • Avec un taux de chômage actuellement supérieur à 7 %, la France est pourtant dans les retardataires des économies les plus développées dans ce domaine.
  • Cela dit, l’emploi connaît en ce moment une très bonne dynamique, de quoi laisser espérer.

Ne dites plus « ministre du Travail », mais « ministre du Travail, du Plein-emploi et de l’Insertion ». C’est sous ce titre complet qu’Olivier Dussopt a été nommé dans le nouveau gouvernement Borne, vendredi dernier. Le plein-emploi rentre donc officiellement et en toutes lettres dans les objectifs de l’exécutif. Elisabeth Borne, nouvelle Première ministre, en a fait un cap clair en déclarant lundi que « le plein-emploi est à portée de main ».

Simple communication politique en vue des législatives ou réelle ambition ? Fixons déjà les termes. Le plein-emploi ne correspond pas à un chômage à 0 %, totalement utopiste. « Il y aura toujours des salariés en transition entre deux jobs, des entrées dans le monde du travail… Même les pays avec le plus faible taux de chômage arrivent rarement à passer sous la barre des 2 % », indique Yannick L’Horty, professeur d’ économie à l’université Eiffel et spécialiste de l’économie du travail. Le seuil du plein emploi est en réalité à un taux de chômage de moins de 5 % de la population active d’un territoire donnée, selon le taux fixé par l’Organisation internationale du travail (OIT). « Mais la notion de plein-emploi reste floue et n’a pas de définition précise », reconnaît le professeur. La France a déjà connu une telle situation, avant le premier choc pétrolier des années 1970, avec un taux de chômage à environ 3 %.

Le cap des 5 %

Soyons moins ambitieux et restons à cette barre déjà très basse des 5 %. Possible ? Plusieurs fortes économies mondiales y parviennent déjà. En mars 2022, le taux de chômage de l’Allemagne était à 2,9 %, les Etats-Unis à 3,6 %, le Royaume-Uni à 3,7 %. Les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) ont même une moyenne de 5,1 %. La France, elle, en est à 7,4 %. Son plus bas niveau depuis 2008 et la crise économique des subprimes.

Reste donc encore 2.4 points à perdre pour rentrer dans le cercle fermé des pays qui peuvent se targuer du plein-emploi. Loin d’être évident ou facile. Mais comme le rappelle Gilbert Cette, professeur d’économie à la Neoma Business School et spécialiste du marché du travail : « Personne n’aurait cru il y a cinq ans à un taux de chômage si bas en France en 2022. Il ne faut rien s’interdire en économie et encore moins des objectifs ambitieux. » Du reste, quelques éléments peuvent légitimement nourrir cette ambition.

Des raisons d’espérer

Premièrement, la dynamique, particulièrement positive du marché du travail. Le chômage qui baisse, ce n’est pas nouveau. C’est même devenu une rengaine ces derniers mois et trimestres, après une année 2020 en annus horribilis. Et si justement, on considère 2020 comme une parenthèse maudite avec le coronavirus, la tendance à la baisse du chômage est encore plus ancienne : « Depuis 2018, le chômage diminue et la situation de l’emploi est toujours dynamique actuellement », s’enthousiasme Yannick L’Horty. Est-ce que la dynamique peut continuer jusqu’à arriver à un taux de chômage de 5 % ? « La perspective n’a jamais été aussi réaliste, au moins sur les 50 dernières années », avance le professeur.

Plusieurs raisons à cela. La première : la croissance, record en 2021. « Or, en France, elle ne s’accompagne pas de gains de productivité, mais uniquement de gains d’emplois », note Gilbert Cette. Ensuite, grâce à plusieurs raisons structurelles, notamment la réforme de la formation professionnelle et de l’apprentissage ou le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), avance Yannick L’Horty, « surtout depuis 2019 et l’exonération de charges pour les entreprises qui embauchent dans certaines conditions ». Ajouter à cela une absence de coup de pouce du Smic pendant des années et vous obtenez « un coût du travail très modéré en France, donc une facilité pour embaucher », conclut l’expert.

Un plafond de verre ?

Cap plein vers les 5 % donc ? Pas si vite, car il existe autant de raisons de penser que cet objectif sera inatteignable en l’état. Si la croissance a porté l’emploi, cette dernière commence à sérieusement ralentir, la faute à une inflation galopante qui prend le relais. « On rentre à nouveau dans une période de crise et d’incertitudes, ce qui pourrait freiner l’embellie », redoute Gilbert Cette.

Dernier point pour l’expert, la fin des aides publiques massives et du « Quoi qu’il en coûte », qui aura bien dopé les chiffres de l’emploi. Au final, il y a 50 % de raisons d’y croire, 50 % de douter ; seul l’avenir dira si l’objectif va être atteint ou pas. « Ça reste un beau cap à viser », conclut Gilbert Cette.