Guerre en Ukraine : L’Europe peut-elle aller beaucoup plus loin dans ses sanctions économiques contre la Russie ?

CONFLIT L’Europe a peut-être (déjà) fait le tour des sanctions économiques efficaces et viables contre la Russie

Jean-Loup Delmas
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à Boutcha, en Ukraine, le 8 avril 2022.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à Boutcha, en Ukraine, le 8 avril 2022. — Efrem Lukatsky/AP/SIPA
  • Jeudi, l’Europe a décidé de boycotter le charbon russe, une nouvelle sanction contre l’envahisseur de l’Ukraine.
  • En réalité, cette mesure est surtout symbolique et ne devrait que très peu contraindre Moscou.
  • Cela signifie-t-il que la marge de manœuvre des Vingt-Sept pour asphyxier économiquement la Russie, comme ils le souhaitent, est très réduite ?

Alors que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est rendue à Kiev vendredi, les Vingt-Sept durcissent encore le ton économiquement contre Moscou avec un embargo sur le charbon russe initié jeudi. C’est la première fois que l’Union européenne boycotte une énergie produite en Russie, une décision inimaginable il y a encore quelques semaines.

Est-ce la preuve que Bruxelles n’a pas fini de punir les ardeurs de Moscou sur l’Ukraine, et que Bruxelles dispose encore de nombreux leviers pour tenter de stopper Vladimir Poutine ? Pas vraiment. Car si la sanction est forte symboliquement, elle ne devrait provoquer pas plus qu’un haussement d’épaules au Kremlin. Le charbon importé par l’Europe pèse très peu dans les exportations russes, surtout comparé au pétrole et au gaz. Deux énergies auquel l’Europe prend « étrangement » soin de ne pas toucher. Moscou représente notamment 40 % des importations du gaz en Europe, loin devant la Norvège (18 %) ou l’Algérie (12 %).

Aller plus loin, mais à quel prix ?

A contrario, ce boycott du charbon pourrait symboliser le fait que l’Europe se trouve face à un mur. « Economiquement, on ne peut pas aller plus loin, sauf à se mettre nous-même en péril », tranche Jacques Sapir, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Boycotter le charbon n’a que peu de conséquences pour l’Europe. Le gaz ou le pétrole, c’est un autre niveau de galère : « Si l’Europe renonce au gaz russe, c’est 30 à 40 % de l’industrie allemande qui est mise à l’arrêt », prend en exemple Jacques Sapir.

L’Europe, qui ne compte toujours pas déployer des forces militaires en Ukraine, mise depuis le début du conflit sur l’asphyxie économique de la Russie. Une tactique qui trouve ses limites en raison de l’interdépendance des deux blocs, note Sébastien Jean, économiste spécialiste du commerce international et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) : « Les achats d’énergies russes par les Européens constituent un flux continu de recettes qui perfuse l’économie du pays qu’ils souhaitent asphyxier ». Autrement dit : pour asphyxier efficacement la Russie, l’Europe doit s’asphyxier elle-même. Et encore, précise Jacques Sapir, « un tel boycott ferait plus mal aux Européens qu’à la Russie ».

Pas d’asphyxie russe

Si Bruxelles coupait le robinet du pétrole, Moscou devrait facilement trouver acheteur ailleurs. « Cela peut être plus compliqué pour le gaz, moins mobile et très dépendant du système de gazoduc, reconnaît Sébastien Jean. Mais le gaz russe est encore moins remplaçable pour l’Europe que son pétrole, donc peu de chance qu’il soit boycotté. »

De quoi sérieusement compliquer les choses. « La Russie ne sera pas asphyxiée, c’est certain. L’impact des sanctions actuelles est important, mais pas catastrophique », poursuit l’expert. Jacques Sapir rappelle que le cours du rouble est revenu à son niveau d’avant invasion. Et enfonce le clou : « En l’état, la Russie peut tenir plusieurs années. De toute façon, aucune guerre ne s’est jamais arrêtée uniquement avec des sanctions économiques ».

Agir quand même

Les Vingt-Sept 27 n’ont-ils donc plus d’autres cartes en main ? D’autres options existent, mais elles sont, là encore, plus symboliques que réellement contraignantes. « Il reste quelques petites mesures significatives possibles : cibler d’autres produits dont on interdirait les exportations aux Russes, notamment sur les technologies, ce qui peut les handicaper, appuie Sébastien Jean. Etendre la liste des personnes ciblées par les sanctions, la liste des banques… »

Véronique Riches-Flores, économiste et fondatrice de RichesFlores Research, société d’analyse et de prospective économique, déplore la retenue des Européens : « Les diplomates russes viennent seulement d’être remerciés par les pays du continent. Les sanctions, même financières, ne touchent que marginalement les intérêts russes », montre-t-elle en exemple. Pour la spécialiste, « oui, l’Europe a potentiellement beaucoup de marges de manœuvre, sous réserve d’accepter le conflit avec la Russie. » Une option que l’UE évite pour le moment. Conclusion de l’économiste : « A force de ménager nos intérêts, certes vitaux, notre capacité à faire véritablement pression sur Vladimir Poutine est très réduite. »