Electricité : Le marché européen est-il responsable de la hausse des prix en France ?

INTERVIEW Les candidats à la présidentielle Marine Le Pen, Eric Zemmour et Valérie Pécresse regrettent que le prix de l’électricité en France soit fixé à l’échelle de l’Europe. « 20 Minutes » fait le point avec Phuc Vinh Nguyen, chercheur à l’Institut Jacques Delors

Propos recueillis par Maïwenn Furic
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Certains candidats à l'élection présidentielle accusent l'Union européenne d'être responsable de la hausse du prix de l'électricité en France.
Certains candidats à l'élection présidentielle accusent l'Union européenne d'être responsable de la hausse du prix de l'électricité en France. — /SIPA
  • Plusieurs candidats à l’élection présidentielle font de l’Union européenne leur bouc émissaire, notamment quand il s’agit de critiquer la hausse du prix de l’électricité.
  • Le chercheur en politiques de l’énergie européenne et française Phuc Vinh Nguyen explique que le prix de l’électricité en France dépend bien des tarifs du marché européen.
  • Il souligne cependant qu’un retrait de ce marché n’est actuellement pas envisageable en raison de la dépendance de la France aux importations, car le pays a une trop faible production.

Sur fond d'inflation et de guerre en Ukraine, certains responsables politiques font porter le chapeau l'Union européenne : cette dernière serait responsable de la hausse du prix de l'électricité en France. Et les tarifs seraient plus bas si la France ne faisait pas partie du marché européen de l'électricité, avancent plusieurs candidats à l’élection présidentielle. Pour la candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, invitée de France Info le 21 mars, « il faut sortir du marché européen de l’électricité et retrouver des prix régulés en France ».

Quelques jours plus tôt, sur l’antenne de CNews, Eric Zemmour tient la même position : « Les tarifs de l’électricité augmentent parce que l’Europe a arrimé les tarifs français aux autres pays. » Un son de cloche proche du côté de la candidate LR, Valérie Pécresse, qui a déclaré sur BFMTV : « Grâce au nucléaire, nous produisons notre électricité moins chère mais son prix sur le marché européen est indexé sur le gaz. Je demande au gouvernement de déconnecter par décret le prix de notre électricité du marché européen. »

Il y a plusieurs mois, le gouvernement français exprimait déjà sa volonté de réformer le marché européen de l’électricité, comme le rappelait récemment le quotidien Les Echos. Fin septembre, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, le jugeait « obsolète », et pointait du doigt le lien tarifaire entre le gaz et l’électricité.

Pour tirer l’affaire au clair, 20 Minutes a interrogé Phuc Vinh Nguyen, chercheur sur les politiques de l’énergie européenne et française au sein du « centre énergie » de l’Institut Jacques Delors.

Le marché européen de l’électricité rassemble la plupart des marchés d’Europe de l’Ouest. Comment fonctionne-t-il ?

Le marché européen de l’électricité a été créé il y a relativement longtemps, durant les années 1990. Aujourd’hui, on en parle car les prix sont anormalement élevés, notamment en raison du choc gazier survenu à l’été 2021, et qui s’est aggravé récemment avec la situation en Ukraine. Le principe, c’est d’avoir le même mécanisme de formation du prix de gros de l’électricité dans les Etats membres. Il y a des importations et exportations entre tous ces Etats, et donc cette harmonisation du prix favorise les échanges entre pays.

Comment les prix de l’électricité sont-ils fixés ?

Pour l’expliquer clairement, il est nécessaire de faire quelques précisions. Sur un marché de l’électricité, il faut en permanence un équilibre entre l’offre et la demande. Si ce n’est pas le cas, vous êtes en situation de black-out. Il faut donc des unités de production qui doivent fonctionner et être capable de produire de l’électricité en permanence. Dès que vous allumez le chauffage ou même que vous appuyez sur un interrupteur, vous participez à la demande.

Sur le marché européen, le prix de l’électricité est fixé en fonction du coût de la dernière source d’énergie utilisée. Si la demande est faible, c’est l’éolien et le solaire qui sont mobilisés, puis l’hydraulique, le nucléaire, le gaz et en dernier lieu le fioul. A l’heure actuelle, et comme tous les hivers, il y a un pic de consommation car il y a davantage besoin de chauffer. Lors de pics, c’est le gaz qui répond à la demande, et nous avons donc besoin des centrales à gaz, dont le fonctionnement coûte cher. Ainsi, le prix de l’électricité de gros dépend actuellement du coût du gaz.

En France, nous sommes plutôt protégés de cette hausse des prix de l’électricité, notamment grâce aux engagements de l’Etat [blocage à 4 % de la hausse des tarifs réglementés de vente d’électricité, bouclier tarifaire…] et à l’ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique), dispositif qui permet à tous les fournisseurs alternatifs de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF dans des conditions fixées par les pouvoirs publics.

Peut-on plafonner le prix de l’électricité en France ?

Cette question revient souvent et pour que le prix de l’électricité soit plafonné, il faut une validation de la Commission européenne. Il s’agit d’un plafonnement temporaire, pour des situations très exceptionnelles. De ce côté-là, la Commission est assez ouverte. Il est également possible de plafonner le prix du gaz, ce qui aurait évidemment une incidence sur le prix de l’électricité. Dans ce cas, cela passe par une validation du Conseil européen. Une discussion se tiendra en fin de semaine et plusieurs pays européens se sont déjà positionnés en faveur de ce plafond, comme c’est le cas de la France.

La France peut-elle sortir du marché européen et produire suffisamment d’électricité ?

Actuellement, la production d’électricité n’est pas suffisante pour couvrir les besoins de la France. Notamment parce que plusieurs réacteurs nucléaires sont à l’arrêt, par exemple pour maintenance. Nous sommes donc obligés d’importer de l’électricité d’Allemagne et d’autres voisins européens.

Certains avancent l’argument selon lequel les prix en France seraient alors moins élevés, mais cela priverait les producteurs d’électricité français de la possibilité de vendre leur électricité à nos voisins et faire des profits. Il serait toutefois possible de faire une réforme, mais cela prendrait du temps.