Guerre en Ukraine : Pourquoi TotalEnergies est-il si réticent à quitter la Russie ?

ENERGIE Quand de grandes compagnies pétrolières et gazières occidentales se sont retirées de Russie depuis le 24 février, TotalEnergies, lui, s’accroche malgré les pressions qui s’intensifient. C’est que le gaz russe est au cœur de sa nouvelle stratégie

Fabrice Pouliquen
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Le projet Yamal LNG (gaz naturel liquéfié) visant à extraire et à liquéfier le gaz du champ gazier de Yuzhno-Tambeyskoye, sur la péninsule de Yamal dans le cercle arctique, à quelque 2450 km de Moscou; a commencé sa production en 2017.
Le projet Yamal LNG (gaz naturel liquéfié) visant à extraire et à liquéfier le gaz du champ gazier de Yuzhno-Tambeyskoye, sur la péninsule de Yamal dans le cercle arctique, à quelque 2450 km de Moscou; a commencé sa production en 2017. — Kirill KUDRYAVTSEV / AFP
  • Si rien ne contraint à ce jour TotalEnergies à cesser ses activités en Russie, la pression s’accentue pour que la compagnie énergétique française le fasse, en s’alignant sur d’autres groupes occidentaux du secteur. De BP à Eni, en passant par Shell.
  • Si TotalEnergies s’accroche autant à la Russie, c’est en raison du gaz naturel, au cœur de la nouvelle stratégie du groupe, et dont la Russie a des ressources importantes. Notamment en Arctique russe où l’exploitation commence tout juste.
  • TotalEnergies y a déjà placé ses pions. Il détient 19,4 % du capital de Novatek, deuxième plus gros producteur de gaz russe, ainsi que dans des projets d’exploitation. La Russie représente déjà 30 % de sa production gazière mondiale actuelle.

Le 27 février, BP annonçait céder sa participation de près de 20 % dans l’entreprise pétrolière russe Rosneft en réaction à l’invasion de l’Ukraine. Le lendemain, Shell, l’autre géant britannique du secteur, se séparait de ses parts dans plusieurs projets communs avec Gazprom en Russie, dont le gigantesque projet gazier Sakhaline-2. Une semaine plus tard, Shell toujours ajoutait qu’elle retirera au plus vite les hydrocarbures russes de ses approvisionnements.

Le fond souverain norvégien Equinor, l’Américain ExxonMobil, l’Italien Eni complètent la liste des acteurs de l’énergie à annoncer se retirer de la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. TotalEnergies n’y est pas. La compagnie française a bien condamné l’agression militaire russe via un communiqué le 1er mars, et s’est engagée à ne plus apporter de capital à de nouveaux projets dans le pays. Mais elle ne renonce pas à son business actuel en Russie.

La Russie, incontournable dans la nouvelle stratégie de Total

Ce business, il est de taille. La Russie représente déjà, pour TotalEnergies, 17 % de sa production mondiale d’hydrocarbures. « Mais l’enjeu stratégique du pays pour la compagnie française n’est pas tant lié au pétrole qu’au gaz naturel », indique Patrice Geoffron, professeur d’économie à Paris-Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGPEM). Cette énergie est au cœur de la nouvelle stratégie du groupe, dévoilée lors du changement de nom de Total en TotalEnergies, il y a un an. Au grand dam, au passage, des ONG, qui dénoncent un cas de « greenwashing ». « Total laisse entendre qu’il va se tourner résolument vers les énergies renouvelables, commence Juliette Renaud, responsable de campagne "Régulation des multinationales" aux Amis de la Terre. En réalité, il entend surtout développer le gaz naturel, énergie fossile qu’il présente comme de transition. » Ce développement passe obligatoirement par la Russie, dont les ressources gazières sont colossales et pourraient encore croître à l’avenir, à mesure que des  gisements deviennent accessibles en Arctique russe.

TotalEnergies y a déjà placé ses pions. Elle détient 19,4 % de Novatek, entreprise privée russe, deuxième producteur de gaz naturel du pays. « Elle ne se contente pas d’être à son capital mais s’associe avec pour des projets d’exploitation gazière en Russie », rappelle Juliette Renaud.

Yamal LNG… en attendant Arctic LNG2

C’est le cas de Yamal LNG, compagnie détenue à 50,1 % par Novatek et à 20 % par TotalEnergies. Elle a été créée de toutes pièces pour exploiter le champ gazier de Tambey Sud, au nord-est de la péninsule de Yamal, dans le cercle arctique. La production a démarré en novembre 2017 et est prévue  pour sortir 16,5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an, ensuite acheminées par des navires méthaniers vers « des clients européens et asiatiques, engagés dans des contrats de quinze à vingt ans », précise TotalEnergies.

« D’ores et déjà, la Russie représente 30 % de la production gazière mondiale de TotalEnergies et 40 % de ses réserves », indique Juliette Renaud. Juste un début, car la compagnie pétrolière est aussi impliquée dans ArcticLNG 2, un autre projet d’exploitation de gisement gazier. Toujours en Sibérie, toujours avec Novatek, et toujours au-delà du cercle polaire. Mais cette fois-ci sur la péninsule de Gydan, et avec l’objectif de sortir 19,8 millions de tonnes de GNL par an. La production doit démarrer en 2023. De quoi donc accroître la manne financière de TotalEnergies en Russie, d’autant que tout ne se limite par à Arctic LNG 2. « En 2018, TotalEnergies a sécurisé une participation directe comprise entre 10 et 15 % dans tous les futurs projets GNL de Novatek. Notamment dans l’Arctique russe, où d’autres gisements sont espérés exploitables, reprend Juliette Renaud. La Russie représente ainsi plus de 50 % des réserves de gaz de Total à développer dans le futur. »

Des pressions qui s’accumulent

Certes, rien ne contraint TotalEnergies à se retirer de ses projets russes, malgré les sanctions économiques prises à l’encontre de Moscou. Bruno Le Maire l’a rappelé lundi sur LCI. Tout de même, le ministre de l’Economie n’écarte pas un durcissement de ces sanctions et s’est publiquement interrogé, début mars, sur « le problème de principe à travailler avec toute personnalité politique ou économique proche du pouvoir russe ». Les Amis de la Terre et Greenpeace ne veulent pas attendre. Mardi, les deux ONG ont mis en demeure TotalEnergies « de cesser dans les plus brefs délais toute activité dans le secteur pétro-gazier susceptible de financer la guerre menée par la Russie en Ukraine ».

Elles pointent le fait que « Total ne peut ignorer que ces relations d’affaires avec Novatek et ses investissements dans les projets pétro-gaziers russes contribuent à financer l’effort de guerre du Kremlin ». Les deux ONG s’appuient sur la loi sur le devoir de vigilance votée en 2017. « Elle impose aux entreprises françaises de plus de 5.000 salariés d’identifier et prévenir les risques de violations graves des droits humains et à l’environnement que peuvent causer leurs activités ou celles de leurs filiales », explique Juliette Renaud. La première étape prévue par ce texte est celle de la mise en demeure, donnant ainsi le temps à l’entreprise visée de se mettre en conformité. « TotalEnergies a trois mois pour y répondre. Si c’est insatisfaisant, nous assignerons le groupe en justice », prévient Juliette Renaud.


« On gérera »

Ces pressions pourraient-elles faire plier TotalEnergies ? Difficile de spéculer, répond Patrice Geoffron. « Tout dépendra de la durée du conflit et, si un règlement intervenait, des conditions qui seront faites à l’Ukraine », détaille-t-il. Quoi qu’il en soit, si retrait il y a, il sera plus douloureux que pour d’autres compagnies occidentales à l’avoir fait. « Certaines n’y avaient que des contrats de fourniture ou de partenariat, reprend l’économiste. C’est plus facile de tirer un trait dessus que sur une participation au capital d’une entreprise comme Novatek pour Total. » BP était dans ce cas-là avant de céder ses 20 % de participation dans Rosfnet. Mais, depuis l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014, cette participation était l’objet de critiques croissantes au Royaume-Uni et de pressions du gouvernement. Bien que le coût de cette cession puisse atteindre 25 milliards de dollars, Bernard Looney, directeur général de BP, s’est dit « convaincu » que cette décision n’était pas seulement la bonne chose à faire mais aussi dans l’intérêt à long terme de son groupe.

Des propos qu’il est peu probable d’entendre dans la bouche de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies ? « Un tel retrait fragiliserait la capacité de Total à être un acteur de premier rang sur le GNL. Et probablement aussi, à plus long terme, sa capacité à importer de l’hydrogène décarboné en provenance de Russie », anticipe Patrice Geoffron. Soit deux axes au cœur de sa nouvelle stratégie. La Russie, « c’est 3 % à 5 % des revenus de TotalEnergies, on gérera », glissait en tout cas Patrick Pouyanné, le 24 février, interrogé sur les impacts économiques de la guerre qui venait de se déclencher sur son groupe.

Un attachement à la Russie qui n’est pas sans rappeler des situations passées ?

La réticence de TotalEnergies à quitter la Russie n’est pas sans rappeler la situation de 2014, où une série de sanctions économiques avaient été prises à l’encontre de Moscou après l’annexion de la Crimée. Sanctions qu’avait contestées alors TotalEnergies. En décembre 2014, quelques heures avant sa disparition dans un accident d’avion, Christophe de Margerie [le prédécesseur de Patrick Pouyanné] s’était entretenu avec le Premier ministre d’alors, Dimitri Medvedev, à ce sujet, raconte Le Monde. Christophe de Margerie jugeait alors ces sanctions « injustes et contre-productives ». Toujours en 2014, Total était parvenu à obtenir le soutien financier du gouvernement français, via le mécanisme de garantie à l’exportation, dans le projet Yamal LNG.

Présent dans plus de 130 pays, ce n’est pas la première fois non plus que Total maintient ou a maintenu des activités en proie à des conflits armés ou gouvernés sous des régimes autoritaires qui s’attaquent aux droits humains, déplorent Les Amis de la Terre et Greenpeace. Juliette Renaud cite le Mozambique, l’Ouganda, le Yemen, mais aussi, jusqu’à peu encore, la Birmanie. En janvier dernier, TotalEnergies a annoncé son retrait du pays, près d’un an après le coup d’État et la reprise du pouvoir par la junte militaire. Le groupe faisait alors l’objet de vives critiques, notamment de la part des ONG, pour y avoir maintenu ses activités.