Pouvoir d’achat : L’inflation qui se profile est-elle forcément une mauvaise nouvelle ?

CROISSANCE L’inflation risque d’être plus haute que prévu cette année. Trop haute ?

Jean-Loup Delmas
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Cette année, les prix pourraient monter, monter et encore monter
Cette année, les prix pourraient monter, monter et encore monter — Pixabay
  • L’inflation était initialement prévue à 3,2 % en France en 2022.
  • Avec la guerre en Ukraine et le conflit économique entre l’Occident et la Russie, elle pourrait finalement passer la barre des 4 %.
  • Mais cela sera-t-il forcément négatif pour l’économie ?

Après 2020, annus horribilis pour l’économie, et 2021, année de reprise, 2022 s’annonçait comme l’année par-fai-te côté argent pour les Français. Une inflation ni trop haute, ni trop basse, un chômage historiquement bas, une croissance au top, des prévisions économiques radieuses… Tout semblait réuni pour rendre le pays satisfait de son pouvoir d’achat. Mais l’avenir reste une science incertaine, et l’invasion de l’Ukraine par la Russie a mis un coup d’arrêt à ces espoirs de prospérité. La croissance devrait être bien moins bonne que prévu, et l’inflation bien plus haute. Mais est-ce vraiment aussi grave que ça en a l’air ? 20 Minutes fait le point.

Quelles sont les nouvelles prévisions économiques ?

En décembre dernier, la Banque de France prévoyait une croissance à 3,6 % pour 2022, et une inflation à 3,2 %. Trois mois plus tard, le 13 mars, son directeur général, Olivier Garnier, communique des chiffres bien moins reluisants. Dans un premier scénario, dit « conventionnel » et reposant sur des hypothèses du 28 février – avant que ne tombent les premières sanctions contre la Russie, la croissance tombe à 3,4̈ % sur l’année et l’inflation gonfle à 3,7 %. Dans la seconde hypothèse, la croissance chute à 2,8 % et l’inflation galope à 4,4 %. Ce « scénario dégradé » se base sur un baril de pétrole à 119 dollars en moyenne sur l’année 2022 (contre 93 dollars dans le scénario conventionnel) et le mégawatt/heure à 181 euros pour le gaz.

Est-ce grave ?

« Une inflation n’est pas forcément négative », rassure Christophe Blot, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et expert en crise financière et en politique monétaire. Savoir si l’inflation est bonne ou mauvaise n’est pas une science exacte, mais à moins de 1 %, elle est insuffisante pour vraiment booster la croissance, explique-t-il.

Au contraire, une inflation trop haute grignote du pouvoir d’achat, ralentissant là aussi la croissance, comme le montrent d’ailleurs les prévisions de la Banque de France. Mais à partir de quel niveau exact devient-elle mauvaise ? Christophe Blot hésite : « Difficile à dire. Il n’y a pas de réponse toute faite. Pour certains économistes, l’inflation s’emballe trop à partir de 4 %, pour d’autres à 5 %, et pour certains encore à 7 %. Là, avec des prévisions à 4,4 %, on entrerait dans une période de turbulence a minima. »

La « qualité » d’une inflation dépend aussi du contexte. Dominique Desjeux, anthropologue spécialiste de la consommation, se remémore les années 1960-1970. L’inflation était de 6 % chaque année, mais avec des salaires qui suivaient la hausse des prix. « Quand les salaires s’alignent, il n’y a pas de mauvaise inflation », sourit l’expert. Même souvenir chez Christophe Blot : « Lorsqu’il y a combinaison de hausses des salaires et de l’inflation, les deux se renforcent mutuellement et se portent dans une situation économique sereine ».

A quoi est due cette inflation ?

Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, « l’inflation n’est pas portée par la hausse des salaires, et ces derniers ne suivent pas la hausse des prix », constate Christophe Blot. Elle est en réalité portée par deux phénomènes. Le plus récent, c’est la guerre en Ukraine et les sanctions économiques entre l’Occident et la Russie. Ils font gonfler les prix des matières premières et énergétiques, des produits qui boostent à eux seuls l’inflation. Ainsi, selon Christophe Blot, sans ce conflit conjoncturel, l’inflation serait bien plus modérée, d’environ + 2 à 3 %.

Car même sans la volonté expansionniste de la Russie, nous serions dans une période inflationniste. Dominique Desjeux : « La brutale reprise économique post-2020 a créé des goulots d’étranglement, avec une demande trop forte par rapport à l’offre. Les matières n’arrivant ni suffisamment vite ni en nombre suffisant, leur prix augmente. »

Vous l’aurez compris, rien à voir cette fois-ci avec les salaires. Et effectivement, « ces derniers risquent de stagner, la situation n’étant en rien comparable aux années 1960 et 1970. Il y avait à l’époque beaucoup plus de mécanismes d’indexation entre les salaires et les prix que maintenant », indique l’économiste.

Combien de temps l’inflation peut-elle durer ?

Les indices nous orientent donc plutôt vers une « mauvaise » inflation. Et la question est de savoir quel sera son impact, et pour combien de temps ? « Les goulots d’étranglement, notamment, finiront bien par s’ouvrir, et l’offre s’accorder à la demande », estime Dominique Desjeux. De quoi calmer le jeu.

Pour l’inflation énergétique, tout dépendra du conflit ukrainien. « Impossible à prévoir », concède Christophe Blot. D’autant que le coronavirus pourrait rendre les scénarios encore moins prévisibles. Ce mardi par exemple, le prix du baril de pétrole est repassé sous les 100 dollars, en raison du grand nombre de contaminations en Chine et des mesures de confinement, faisant anticiper une forte baisse de la demande.

Si ces tensions énergétiques diminuent, l’inflation « pourrait rester à un niveau élevé idéal, autour de 2 à 3 %. » Un équilibre permettant de pousser l’économie et la croissance dans le bon sens. Mais vous l’aurez bien compris, l’avenir est incertain.