Guerre en Ukraine : Va-t-on bientôt payer 3 euros le litre d’essence à la pompe ?

INFLATION Le prix du litre de carburant dépasse de plus en plus fréquemment les 2 euros en France, et il pourrait encore augmenter considérablement

Jean-Loup Delmas
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Le prix de l'essence à la pompe dépasse déjà les 2 euros, et le conflit entre la Russie et l'Occident ne fait sans doute que commencer
Le prix de l'essence à la pompe dépasse déjà les 2 euros, et le conflit entre la Russie et l'Occident ne fait sans doute que commencer — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • Le prix du pétrole, déjà à un haut niveau en raison d’une stagnation de la production mondiale, connaît une envolée depuis le début de l’invasion russe en Ukraine.
  • Une inflation directement visible sur les prix à la station-service, l’essence subissant de plein fouet cette hausse.
  • Jusqu’où les prix vont-ils monter, et y a-t-il au moins une limite ?

Si vous trouvez que le prix à la pompe est onéreux en ce moment, ventilez-vous un bon coup, car ce n’est probablement que le début. Alors que le litre d’essence ou de diesel dépasse allègrement les 2 euros dans de nombreuses stations-service de France, la guerre en Ukraine et le conflit économique entre la Russie et l’Occident risque bien d’empirer les choses. Jusqu’où ? Difficile à prévoir, mais potentiellement haut, très haut. « Selon la tournure des événements, un litre d' essence à 3 euros est possible, voire plausible », prévient d’entrée Bernard Keppenne, chef économiste chez CBC Banque.

C’est bien connu – et un peu rassurant –, « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ». Autrement dit, le marché finit toujours par trouver une limite à la montée des prix. Mais en ce qui concerne l’or noir, ce plafond de verre est inconnu : « Généralement, la limite, c’est quand le prix devient si haut qu’il ne trouve plus d’acheteur. Or, le pétrole est tellement indispensable pour de nombreuses activités économiques de nos sociétés que ce prix de rupture n’a jamais été atteint », renseigne Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l’Epargne. Tant mieux, d’ailleurs, car atteindre le prix de rupture « reviendrait à mettre à l’arrêt nos sociétés », indique l’expert.

Sky is the limit

Tous les regards sont évidemment tournés vers la Russie, le deuxième exportateur mondial. Moscou pourrait d’une part décider de couper ses ventes à l’Occident, même si cela a de très lourdes conséquences sur sa propre économie, rassurent les deux experts. De quoi sérieusement faire réfléchir le pays, déjà en pleine crise économique. Mais une autre option pourrait retirer le pétrole russe de nos stations-service : que l’Occident cesse de lui-même ses importations. Une option préconisée par les Etats-Unis, qui peuvent facilement être autosuffisants en pétrole en leur qualité de… premier producteur mondial. Mais pour d’autres pays, une telle solution ressemblerait à un hara-kiri économique : « Les Allemands, extrêmement dépendants du gaz et du pétrole russe, ont déjà dit qu’ils n’étaient pas favorables à cette option », note Bernard Keppenne.

Si un tel embargo sur les matières premières russes avait lieu, il aurait de lourdes conséquences sur les prix. « Dans ce scénario, le litre d’essence risque de grimper très haut », alerte le chef économiste. Même constat chez Philippe Crevel : « Un embargo créerait des tensions énormes sur le marché, ainsi que des mouvements d’achat de panique, ce qui ne ferait qu’augmenter encore plus les prix ».

Irremplaçable Russie

Le litre d’essence à 3, 4, 5 euros pourrait même devenir un problème secondaire : « On risquerait de rentrer dans une logique de rationnement, où l’on demanderait aux entreprises d’arrêter de produire pendant certaines périodes, où il y aurait des restrictions imposées pour la circulation des voitures, des avions… », avance Bernard Keppenne.

On ne se passe pas, en effet, de la Russie si facilement. Surtout en Europe, dont Moscou représente 27 % des importations d’or noir. « La production des autres pays de l’Opep semble arriver à une stagnation. L’Iran est banni du marché européen, et même si on levait ce bannissement, pas sûr que Téhéran accepte de jouer les pompiers de service pour l’Occident », remarque Philippe Crevel. Importer du pétrole depuis les Etats-Unis – en traversant l’Atlantique – reviendrait très cher et demanderait une importante réorganisation. Conclusion ? « A court terme, on va souffrir, car même si on arrive à trouver de quoi remplacer le pétrole russe, cela ne se fera pas en quelques mois », prévient Bernard Keppenne.

Et en plus, ce n’est que le début

Bien sûr, l’Europe dispose de réserves stratégiques pour tenir cet hiver. Mais cela ne fait que déplacer le problème : « La reconstruction des stocks se fait en fin d’hiver, début de printemps. Soit dans quelques semaines seulement. La crise actuelle risque d’avoir un sévère impact sur notre stock pour l’hiver prochain », note Philippe Crevel.

Car cette crise est partie pour durer, d’autant plus que la guerre s’ajoute à un problème structurel : « La production mondiale de pétrole a peut-être atteint un pic, et les investissements pour la recherche de nouveau gisements à forte productivité ont cessé. Conséquence : le prix montait déjà avant le début du conflit », rappelle le directeur du Cercle de l’Epargne.

Une éventuelle coupure du robinet russe pourrait relancer la recherche de ces gisements. Mais là aussi, cela prendra du temps. Des mois sombres attendent donc les Français côté prix à la pompe : « Selon le déroulé de la crise, on est probablement parti pour deux, trois ans de prix hauts côté pétrole. Et encore… En cas d’embargo de la Russie, deux ou trois ans, cela ressemble à un scénario optimiste », avertit Bernard Keppenne.