Guerre en Ukraine : Mais au fait, c’est quoi le réseau Swift, « l’arme nucléaire financière » ?

BANQUE Plusieurs banques russes vont être exclues du réseau bancaire Swift, une des plus importantes sanctions possibles pour l’économie du pays

Jean-Loup Delmas
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Swift, c'est quoi ? — 20 Minutes
  • Après avoir hésité, l’Occident a décidé d’exclure de nombreuses banques russes du réseau interbancaire Swift.
  • La menace planait depuis plusieurs jours sur la Russie, et était présentée comme une « arme nucléaire financière ».
  • Mais en quoi constitue concrètement ce blocage ?

« Une arme nucléaire financière ». Voilà comment Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, présentait en fin de semaine dernière la potentielle exclusion de la Russie du réseau bancaire Swift. Une menace mise à exécution : L’Union européenne, les Etats-Unis et le Canada ont trouvé samedi un consensus pour interdire très prochainement à certaines banques russes l’accès aux services de Swift, dans la longue liste des sanctions économiques imposées à Moscou depuis l’invasion de l’Ukraine.

Sont concernées « toutes les banques russes déjà sanctionnées par la communauté internationale, ainsi si nécessaire que d’autres instituts », a précisé le porte-parole du gouvernement allemand. Soit 70 % du réseau bancaire de la Russie, à en croire l’Union européenne. La « bombe atomique » financière vient donc d’être lâchée sur un pays qui compte 9.000 ogives (des vraies). Mais en quoi constitue-t-elle précisément ? 20 Minutes fait le point.

C’est quoi, Swift ?

Swift, de son petit nom Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, est le système sécurisé de virement bancaire utilisé par 11.000 institutions financières de plus de 200 pays, dont la Russie. « Cela permet aux banques de faire des transactions de manière sécurisée et tracée, via un système informatique », explique Karl Toussaint du Wast, cofondateur de Netinvestissement. En 2021, le réseau Swift a transmis environ 10,6 milliards d’ordres de paiement à travers le monde.

Swift est une société de droit privé belge, mais elle « fonctionne désormais plus comme une organisation internationale », poursuit l’avocat Olivier Dorgans, spécialiste des sanctions économiques. « Sa gouvernance est faite par ses adhérents – les banques partout dans le monde. D’où la nécessité d’avoir un consensus entre l’Union Européenne, les Etats-Unis et le Canada et une voix unie pour peser sur une telle décision », poursuit l’expert.

Couper Swift à la Russie, est-ce vraiment une « arme nucléaire financière » ?

Les banques russes concernées ne pourront plus effectuer de virement aux banques étrangères, ni en recevoir. « Bloquer Swift aura un effet catastrophique – et immédiat – sur l’économie russe, coupée du reste du monde », estime Olivier Dorgans. Même analyse chez Karl Toussaint du Wast, qui tempère la métaphore avec l’arme atomique : « Une bombe nucléaire, ça rase tout et il n’y a pas moyen d’y échapper. Là, la Russie a des plans B ».

Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, date à laquelle une telle menace avait déjà été brandie, Moscou cherche à contourner le problème : la Banque nationale du pays a développé son propre réseau, le Système de transfert de messages financiers (SPFS), relié à 23 banques étrangères. La Russie pourrait également utiliser les réseaux bancaires chinois et indiens, de manière à poursuivre quelques échanges avec l’international.

Cela reste néanmoins « des solutions alternatives et de seconde main, rappelle Olivier Dorgans. Rien ne remplace Swift et son universalité. Banques russes comprises, le SPFS comporte 400 institutions bancaires, contre près de 12.000 pour Swift. »

D’où la comparaison, certes imparfaite, avec la bombe nucléaire : Une étude du Carnegie Moscow Center estime qu’une coupure aurait des conséquences « dévastatrices, particulièrement à court terme ». Selon le rapport, si en 2014, la Russie avait été exclue de Swift, elle aurait perdu 5 % de son PIB. L’étude évoque également le cas de l'Iran, qui en avait été privé en 2012 et en 2018, en raison de sanctions contre son programme nucléaire. « Le pays a perdu près de la moitié de ses revenus d’exportation de pétrole et 30 % de son commerce extérieur », indique le rapport.

Et pour la population ? Concrètement, même en coupant Swift chez certaines banques russes, « le Moscovite lambda pourra toujours y retirer son argent au distributeur ou aller acheter sa baguette de pain. Couper Swift de Russie est une option radicale mais qui, au moins à court terme, épargne la population », développe Karl Toussaint du Wast.

Quelles conséquences pour l’Europe ?

Beaucoup de pays européens se sont montrés réticents avant d’adopter cette solution, notamment l’Allemagne ou l’Italie, deux des Nations les plus dépendantes du gaz russe. Car si retirer Swift à la Russie coupe ce pays du reste du monde, cela a le désavantage de… couper le reste du monde de ce pays. Selon le ministère de l’Economie française, l’UE est le premier partenaire commercial de la Russie, représentant 40,6 % de ses exportations et 35,5 % de ses importations.

Pour le moment, les secteurs énergétiques – qui représentent la majeure partie des échanges – ne sont pas concernés par l’exclusion de Swift, faisant les affaires des Européens. Mais même avec cette nuance, la coupure risque d’avoir un fort impact pour les Vingt-Sept. « Ce sera bien moins destructeur que pour la Russie, mais il y aura des dégâts », analyse Olivier Dorgans.

Le spécialiste le rappelle, dès sa première prise de parole publique, Emmanuel Macron a indiqué que l’Europe entrait en guerre. Avant d’ajouter, au salon de l’Agriculture, que la situation était partie pour durer. « Une façon de prévenir les Français qu’ils allaient subir le contrecoup des sanctions économiques contre la Russie », plaide l’avocat. Inflation, augmentation des prix de l’énergie, ralentissement de la croissance… Le pouvoir d’achat risque d’être l’un des dommages collatéraux. « L’Europe sort d’une période où les Etats auront appris à être davantage interventionnistes pour garantir l’économie, il va sans doute falloir prolonger cette idée », conclut Olivier Dorgans. Le « Quoi qu’il en coûte » pourrait avoir de beaux jours devant lui.