Conflit Ukraine-Russie : Les entreprises françaises implantées en Russie doivent-elles s’inquiéter ?

FILIALES L’Europe et la Russie risquent de se livrer une guerre de sanctions économiques. De quoi menacer les entreprises françaises ?

Jean-Loup Delmas
— 
Auchan est l'un des gros représentants français en Russie
Auchan est l'un des gros représentants français en Russie — NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
  • Face aux sanctions économiques de l’Union européenne, Moscou pourrait bien répliquer de la même manière.
  • Les sanctions russes ont-elles de quoi faire peur à la France, dont plus de 700 filiales se trouvent implantées dans la nation des tsars ?
  • Si les deux puissances pèsent fortement sur le jeu géopolitique, les conséquences commerciales d’un conflit entre le pays de Voltaire et celui de Tolstoï devraient s’avérer minimes.

Il ne faut jurer de rien, mais les risques d’un conflit militaire entre la Russie et l’Union européenne sont plus qu’infimes. Les deux géants risquent surtout de s’affronter par le porte-monnaie, les 27 ayant déjà prévu une première volée de sanctions économiques à la suite de la présence de troupes russes en Ukraine.

La Russie, pas vraiment le pays le plus fan du concept de tendre l’autre joue, devrait riposter avec ses propres représailles financières. De quoi faire trembler Bercy ? Pas vraiment, à en croire le ministre de l’économie himself, Bruno Le Maire évoquant une « économie française peu exposée » et des conséquences « contenues » en cas d’attaque commerciale.

La Russie, colosse à la monnaie d’argile

Son ministère, interrogé par 20 Minutes, se montre plutôt rassurant sur le faible impact de Moscou pour l’économie française : en 2021, les exportations vers la Russie cumulaient à 6,5 milliards d’euros, faisant du pays des tsars le quinzième marché de la France et le septième hors Union européenne. La Russie ne représente que 1,3 % des exportations françaises. Côté dépendance inverse, la France importe 9,7 milliards d’euros par an de la Russie, soit 1,7 % du total des importations de Paris, principalement en gaz. Le pays de Tolstoï et Dostoievski n’est que le dix-septième fournisseur de la France.

« La Russie reste une véritable puissance géopolitique et militaire, mais c’est un nain économiquement », tranche Sébastien Jean, économiste spécialiste du commerce international et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Le PIB russe représente par exemple un peu moins de 60 % du PIB français. En conséquence, « une guerre économique serait plus coûteuse pour Moscou que pour Paris », rajoute l’expert.

Guerre et paix

Actuellement, 700 filiales d’entreprises françaises sont implantées sur le territoire russe, précise Bercy. Sont-elles plus exposées que le reste de l’économie ? « Dans l’extrême majorité des cas, ces filiales ont une importance relativement limitée à l’échelle du groupe auquel elles appartiennent », assure Sébastien Jean. De quoi limiter les risques, d’autant plus que les Russes ont tout intérêt à les préserver. Selon le ministère français de l’économie, ces filiales emploieraient 200.000 travailleurs dans le pays, faisant de la France « le premier recruteur étranger en Russie », appuie Jacques Sapir, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Particulièrement dans les domaines de l’automobile avec Renault, de la grande distribution avec Auchan et des hydrocarbures avec Total. Or, dans un pays qui connaît une inflation à 8 % et en proie à de graves sanctions économiques, ne pas autosaboter son commerce interne semble une stratégie pertinente.

« La Russie déploie de gros efforts pour attirer des investisseurs étrangers, elle ne va pas tout faire capoter pour quelques semaines de crise », prédit Sébastien Jean. Même analyse du côté de Jacques Sapir : « En l’état actuel des choses, la Russie ne fera rien contre les filiales françaises sur son sol ».

Implantation précarisée, reins solides

Même dans le pire scénario, si ces filiales étaient amenées à devoir quitter le territoire, « les groupes plus implantés - comme Auchan, Total, Renault – ont les reins assez solides et de grosses parts de marché hors Russie pour subir le choc sans trop de dégâts », assure Jacques Sapir. L’exemple du fleuron automobile est très parlant : Renault est le premier producteur de voiture en Russie – sa marque Lada représente un tiers des immatriculations de voitures neuves dans le pays –, par sa filiale Avtovaz. Mais cette filiale ne pèse que six des 46 milliards d’euros de chiffre d’affaires de l’entreprise en 2021, soit seulement 13 %.

Pour Jacques Sapir, le seul risque concerne plutôt des PME industrielles fortement dépendantes de leur implantation russe, à hauteur de 40 ou 50 % de leur bénéfice. Mais que ces dernières se rassurent, Sébastien Jean persiste et signe : « La Russie se montrera plutôt clémente avec les entreprises sur son territoire, c’est dans ses intérêts ». Si le porte-monnaie suffit parfois à déclencher une guerre, il peut aussi être un motif de statu quo.